Dans la nuit

Publié le par la freniere

La lune sourit aux commissures du ciel. J’avance dans la nuit en boxant des fantômes. Je suis resté ce gosse inapte à la routine, sautant de flaque en flaque en essayant de voler. Je fouille de mes doigts l’intimité de la terre cherchant le feu du chant sous la cendre des oiseaux. Je fouaille l’espoir dans le poil des bêtes. Le ciel, lesté de plomb, s’incline sur une aile. Avant qu’il n’y ait plus rien, j’écrirai le dernier poème d’amour, et le premier d’après. Il s’agit de vivre debout et d’essayer d’avancer, coûte que coûte. Assemblant tous les fils, les morceaux de bois pourris, les poils de chien, les cadavres sans nom, cherchant les pièces manquantes, les failles, les dérives, les crevasses où le monde s’invente, je m’accroche aux échardes comme un sur qui le ciel ne tend plus qu’un moignon. Je me trace une route avec ce qui m’échappe. Il faut faire front contre la mort et l’érosion de l’homme dans la marée des prix. Je m’appuie sur la langue pour me tenir debout. Dans leur nid de rides, il y a des yeux qui restent jeunes et battent des paupières comme un oiseau qui vole.

Il ne faut pas courir à reculons ni précéder le temps mais crocheter d’un mot les serrures de l’eau, s’accrocher d’un doigt à la ligne d’horizon. Chaque chemin qu’on blesse nous mène vers l’abîme. Chaque fleur qu’on sème nous redresse l’échine. Chaque fétu de paille nous ouvre l’infini. Les micros empêchent les hommes de se parler pour vrai comme les églises de prier. J’écoute sur le sol palabrer les cailloux. Leurs jurons valent mieux que tous les mots trop grands. Avec des vers de terre, des lucioles, des épines, avec des mots pareils d’une bande de galets échappés d’un ruisseau, je pose devers moi une besace de voyelles sans savoir où elles vont. Tous les treillis de combat cachent un cadavre dans le placard. J’écris comme un enfant qui apprend à marcher. Je tombe et me relève sur mes voyelles titubantes. Toujours, je fonce dans un mur avec le projet fou de le voir s’effondrer. J’apprends la vie avec mes mains et les battements du cœur.

À force de quitter une chose pour une autre, c’est la terre qu’on nous arrache des mains. Le commerce va tuer ce qu’il y a de plus beau, l’amour, la liberté, les enfants. Les voyelles se hérissent dans le tissu des lignes. Les consonnes touchent l’oreille avec leurs pieds mouillés. Les mots ont froid. Les phrases ont faim. Les images de l’eau cherchent le fleuve sous le béton. Les rêves explosent en fumée et charbonnent la gorge. Je dresse des phrases une à une sur la page. Je construis ma maison. Je ferme les volets. J’ajoute avec de l’encre un peu de ciel sur le blanc, un escalier en bois de violon où résonnent les pas comme une cantate de Bach. Je sors prendre l’air. Je promène les fourmis dans mes jambes pour qu’elles n’aient pas froid.          Que ce soit sur la neige des pages ou les touches d’un clavier, je veux que mes mots pénètrent jusqu’aux genoux dans la boue des rivières, la sueur des choses et le gras des nuages.

Que reste-t-il de l’homme quand il vend son temps pour un bout de papier ? Que reste-t-il du chien quand il donne son os au veau d’or des hommes ? J’écris avec le poil des bêtes, les épines, les enfants dans les choux, les cailloux, les hiboux, les genoux et les microbes par millions qui vivent dans une goutte. Je ne veux pas du flash des néons. Au bout d’un maigre fil, une ampoule fait des cercles dans l’ombre. Cette lumière me suffit pour écrire. Mon cœur est toujours aussi lourd, ma tête aussi légère. Je ne fais pas le poids sur la balance des idées. Je fais le poids du rêve sur la pesée du cœur. En souvenir du temps, je sèmerai des fleurs, je planterai des chênes, juste avant de mourir. Il y a trop d’assis, d’agenouillés, de vendus et d’achetés. Peu importe le vide, le néant, l’argent, la mort, toutes les choses horribles, il est question de vivre tout en restant debout.

Les marchands ont peur de l’espoir. Ils en ont fait des jeux, des mises, des paris. Ils en ont fait des boules pour la roue d’infortune, des jetons de casino, jusqu’à des balles pour la roulette russe. Le rêve n’est plus qu’un numéro. Partout des enfants naissent un écran dans les yeux. D’autres apprennent à marcher entre les fils barbelés. Des enfants naissent un Big Mac à la main. D’autres cherchent leurs doigts sous les éclats d’obus. Le cheval de l’encre doit courir plus vite, à brides abattues, éclaboussant les ornières des pages.

Il y a longtemps que l’homme se nourrit de bêtes, qu’on asservit le cœur, que le rêve s’est noyé sous une pluie de chiffres. Qui tire les ficelles ? Qui tire sur les enfants ? Qui tirera la chasse ? Qui garde encore la flamme au milieu des ténèbres ? Le rictus du bourreau s’éveille dans chacun. Le papillon de l’âme se perd sous les néons. Il se brise les ailes en cognant aux vitrines. Il faudra bien un jour, aujourd’hui si possible, relever l’innocence piétinée par la horde. Même si l’espoir fait le pied de grue à 20 degrés sous zéro, la vie n’attendra pas devant les portes closes. Je fais la course avec le temps. Parfois les phrases me dépassent ou je les pousse avec la langue. Je n’ai plus ni haut ni bas ni bord ni côté. Je mange les mots comme des fruits. Je suce les couleurs avec des yeux d’enfant, le suçon des images, le sucre d’orge des consonnes. J’ai un piano entre mes mots, léger comme une montagne sur un dessin d’enfant. J’ai une armoire dans la tête, ouverte aux quatre vents. J’ai planté ma tente sur le sol des nuages, mon crayon dans la brume et la beauté des choses, mes jambes dans l’espoir et la bonté des fleurs.

Publié dans Prose

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gentle13 22/02/2008 10:39

Bonjour j'aime beaucoup votre blog, cette manière d'écrire et puis ne serait-ce que cette présentation de vous avec ce loup en image que je trouve très beau.Amicalement