LaFreniere&poesie
photo: Michel
Mallet
Salut à tous je ne suis pas présentable paraît-il. J'ai
habité treize ans avec un loup, c'est vous dire. Chez moi il y a des vaches qui volent, des pierres qui pondent, des oiseaux que l’on trait et les montagnes de roches voyagent en camion. Ailleurs
je ne sais plus trop bien si les trains partent à l'heure, si les chenilles chantent ou font du pouce. Quand il pleut, les arbres explosent en silence.Je n'ai qu'un bac en rues, en trottoirs, en
tavernes, un doctorat d'espoir. J'ai pris les mots où ils étaient, dans
la bouche et la rue, loin des grammaires, des dictionnaires et des académies. J'ai appris à écrire dans les tavernes et les restaurants cheap, sur le skaï des minounes et les toilettes de
gare. J’élève des poules pour pondre des poèmes. Et même des lapins dont je me sers des oreilles pour capter la parole. J’écris à grandes pelletées de phrases qui font un bruit de
terre en tombant. J'écris au fil à plomb. Je me nourris
de terre, de pollen, de cailloux. Je ramasse les virgules dans les armoires aux feuilles et l'eau blanche des songes dans la paume des rochers. Je mange les pépins pour renaître en pommier. Je
trace l'étoile du Berger dans la laine encore fraîche. J'arrache les larmes au cimetière, les minutes à l'horloge. Je promène un jardin au bout d'un baluchon.Ce matin je me suis posté pour aller
vous rejoindre. Je serai dans l'enveloppe. La boîte à malle s'est perdue. Le facteur s'est pendu. La postière est enceinte et ce n'est pas de moi. J’ai toujours écrit sans savoir comment ni
pourquoi. Je continue pour les mêmes raisons.
Jean-Marc La Frenière
Il existe un dossier au ministère de l'Éducation qui se nomme «Dossier sur l'actualisation des devis de formation générale». Les professeurs de littérature des cégeps ont reçu, à ce sujet, un sondage en 11 questions. Nous mettrons de côté les neuf premières qui, somme toute, concernent «la cuisine interne» des cours obligatoires de littérature, et qui n'ont ici aucun intérêt autre que celui des aménagements internes des différents cégeps du Québec.
Nous voudrions commenter les deux dernières questions (numéros 10 et 11), que nous pourrions qualifier, si nous étions méchants mais nous ne le sommes jamais,
d'insidieuses, voire subliminales. On peut y soupçonner, en effet, une invitation à peine déguisée à réduire les cours de littérature française au profit de ceux de littérature québécoise.
La question numéro 10 est formulée ainsi: «Désirez-vous que la littérature québécoise occupe une place plus grande et dans quelle mesure?»
Voilà qui ouvre tout naturellement la porte à un choix, impossible au demeurant, puisque la place accordée à la littérature française dans l'enseignement collégial est aujourd'hui, pratiquement,
extrêmement réduite - un semestre d'études et demi: (cours 101 et une partie du cours 102 intitulé «Littérature francophone», partie qui dépend du choix de chaque professeur) - du Moyen Âge au
XIXe, soit environ 10 siècles, en quatre plus deux mois, soit six mois d'études (!) C'est actuellement le cas dans les «devis de formation générale» des cégeps du Québec On peut se demander si
cela est raisonnable, mais c'est le cas actuellement. Donner une place plus grande à la littérature québécoise, deux siècles environ, équivaudrait forcément à réduire encore la place accordée à
l'histoire littéraire, aux auteurs et aux textes de littérature française... Cela peut s'appeler «tirer sur une ambulance» ou encore achever une moribonde. C'est en tous cas ce que suggère très
franchement la question numéro 11:
11: «Une hypothèse émise l'an dernier par l'ANEL (Association nationale des éditeurs de livres) et par l'UNEQ (Union nationale des écrivains québécois) était d'exclure complètement la littérature
française des cours de niveau collégial en créant trois cours de littérature québécoise. Que pensez-vous de cette hypothèse?»
Boufre! Comme dirait Rabelais, notre ancêtre à tous.
L'on peut se demander - nous n'y manquons pas - comment une association d'éditeurs de livres, qui n'éditent que de la littérature québécoise et canadienne, peut suggérer que les étudiants des
deux niveaux pré-universitaire et technique soient privés d'étudier la littérature française, au bénéfice seul de la littérature du Québec? On semble oublier toute référence historique et
linguistique aux grands ancêtres inventeurs et créateurs de la langue française.
Morts de rire voire d'indignation
Imaginons un instant que les éditeurs australiens interdisent aux petits et grands étudiants australiens l'étude de Shakespeare, Milton, et de l'immense foule des
auteurs anglais au prétexte qu'ils ne sont pas des auteurs australiens. Il en va de même pour les éditeurs d'Afrique du Sud, de l'Inde, ou encore de tous les éditeurs latino-américains demandant
à cor et à cri que l'on n'étudie pas dans les collèges Cervantes, Lope de Vega et toute la littérature de langue espagnole. Nous sommes morts de rire, voire d'indignation.
Risqueraient grandement d'être inconnus donc, chez nous, les poètes du Moyen Âge et de la Renaissance, Villon, Ronsard, Labé, Marot, Du Bellay. Inconnus les écrivains du XVIIe, Racine, Corneille,
Molière et ceux des Lumières, et du Romanisme, qui furent et restent l'histoire et l'inspiration des auteurs québécois.
Rappelons que l'UNEQ fut inventée et créée démocratiquement au cours d'une des Rencontres québécoises et internationales de écrivains (RQIE) organisée par la revue Liberté dirigée par Jean-Guy
Pilon. C'est Jacques Godbout qui mena ce projet à terme. L'on peut aussi se demander - nous cédons à l'étonnement - comment l'UNEQ, composée d'auteurs québécois écrivant tout naturellement des
livres québécois, puisse pratiquer elle aussi la discrimination par l'oubli volontaire de l'histoire, des auteurs et des livres français dans l'éducation de leurs descendants et successeurs
éventuels?
Les membres écrivains de l'UNEQ sont-ils d'accord (les a-t-on seulement consultés?) pour entériner cette suggestion de leur Conseil d'administration, élu démocratiquement? La question se pose,
d'une attitude démagogique, inculte et satisfaite (?) qui pourrait priver les étudiants, à partir du secondaire, de toute étude et connaissance de la littérature française? Comment l'UNEQ
peut-elle suggérer une telle chose, semblant oublier que l'essentiel de la littérature québécoise n'existe pas sans l'héritage historique et linguistique de «grand ancêtre» qu'est la littérature
française?
Pour les étudiants qui s'arrêtent au cégep comme pour ceux qui se dirigent vers l'université, ils ignoreraient à peu près tout de ce qui a précédé la littérature de leur pays. Incultes et
satisfaits (?), dans les deux cas.
Nous espérons que ce dossier sur «l'actualisation des devis de formation générale» prendra une tout autre direction que celle que l'on peut soupçonner à la lecture de ces deux questions et
suggestions.
Jacques Folch-Ribas La Presse
D'un mot l'autre