Sur les sillons de l'encre

Publié le par la freniere

À force de confier notre vie à des spécialistes nous finirons en pièces détachées. Il faudrait des caresses au dos crispé du monde. La langue collée aux vitres cherche des mots d’amour sur la buée du cœur, des mots chafouins qui dorment sur la job et s’éveillent à la pluie. La terre lance dans l’espace son cœur de caillou millénaire. Je marche à l’envers comme la sitelle à poitrine rouge descend de l’arbre, tête en bas. Elle trouve la nourriture que les autres délaissent. Je danse à rebours des chiffres avec des mots qui font la grande oreille. Les forêts ont des doigts de papier que les hommes déchirent à coups de tronçonneuse. Nous sommes contemporains de tous les temps du monde. Marais et marécages, lagunes et grands deltas, quelques miettes de temps sidéral, le tintamarre de l’homme n’y a pas plus d’importance qu’une bulle d’air remontant de la mer. Où allons-nous ? On nourrit les autos avec des céréales et les bêtes avec du pétrole. Tout ça pour quelques sous. Autant jeûner. On peut en crever de faim mais, en bout de ligne, la liberté coûte moins chère que la soumission.

L’âme de la mer se dilate avec chaque marée. Je suis né dans un pays de lacs et de rivières. J’ai la mémoire de l’eau qui coule dans mes veines. Nous sommes nés du limon, de la cendre, de la poussière de l’eau, de la poussière du feu, de la poussière des étoiles. Chaque atome est un volcan minuscule. Vagabond indocile, je voyage en marge de la foule. Entre les murs servant de portes, j'accompagne la vie jusqu'à ma propre mort. Les heures tombent en poudre dans la tasse du jour. Rien n'est loin. Tout ce qu'on ne voit pas est à l'intérieur de nous. Le bruit des feuilles en tombant réveille les fantômes. Là où les pierres sont sourdes, les oiseaux crient plus fort. Je ne cherche qu'un peu d'eau, du bois mort pour le feu. Je laisse mes empreintes sur la carte des vents, la cendre d'un visage qui a connu la flamme. Les mots font comme un bruit de clefs devant les portes closes. La terre est occupée à se chauffer le ventre. Ses longues jambes d'eau agitent leurs mollets. Des gouttes sont enceintes. Des cailloux blancs s'amusent avec la lumière. Chaque mot porte une plaie cachée. La langue est un pays blessé. Portant la sève jusqu'à la conséquence du fruit, chaque graine jetée en terre réinvente l'espoir. Chaque point de la planète cherche son bout du monde. Il faudra bien un jour que chaque main se réponde par un geste d'amour.

Il arrive qu’une pomme me sauve du désespoir, une fleur sur la neige, un avion de papier, Callas ou Grappelli dans une grappe de mots, les mailles d’un lièvre sur la doudoune blanche. L’odeur des objets pauvres, la richesse des oiseaux, les milliards d’insectes, la beauté blanche de la neige, ils font partie de moi. Ils m’accompagnent depuis toujours. Même s’il m’arrive de bûcher du bois vert, mes amis les arbres ne m’ont jamais trahi. Pris à la gorge par les causes perdues, les mains du désespoir, le licou des routines, il restera toujours au fond de l’homme une flamme en veilleuse, un petit mot de passe. Je découvre chaque jour une fleur nouvelle, une goutte orpheline retrouvant sa famille, un merle dans les ronces, une perle sur la page, l’arome des tomates qui réveille la faim. Même les cerises cueillies chez l’épicier se méfient des oiseaux. Je traîne avec moi un passé de gamin qui ne veut pas se taire. Les genoux des mots s’écorchent sous la pointe du stylo. Je manie la pioche avec des doigts de fée mais j’écris avec les mains calleuses du laboureur, l’intempérie du cœur sur les sillons de l’encre.

Publié dans Prose

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