Dans la boue

Publié le par la freniere

Il y a des jours où je m’en fous du grand malheur des autres, surtout du mien. Je marche dans la boue comme un enfant qui joue. Je raconte à mon chien des histoires de fous. J’écoute les oiseaux faire des trous dans le silence avec leur bec en forme de chant. Tout un fourbis de guêpes m’écorche les oreilles. J’aiguise mon sourire à mordre dans les pommes. Les portes sont toujours trop étroites pour le rêve. Il se cogne au chambranle avec sa tête en fleurs et ses idées s’envolent en pétales blessées.  La nuit s’assoie sur mes genoux. Elle est mouillée de larmes. Je la chatouille sans succès. Je la berce d’un doigt sur le hamac des araignées. Je vois briller la vie dans ses yeux de rosée. Courbé comme un porteur de caisse, je transporte des mots d’une rivière à l’autre. Je renverse de l’encre en traversant les ponts. Les nuages passent devant mes yeux comme un troupeau de lait. Ils broutent l’atmosphère sur la prairie du vent.

Je crois à la lumière à cause de la nuit. Je vous lègue les mots que je n’aurai pas dits, les ruines à rebâtir d’un château en Espagne, les vagues imaginées au milieu du désert, le blé rêvant de pain et de farine blanche. Les rues sont des villes qu’on découpe en blessures. Avec la foi qui distribue sa haine en même temps que les balles, l’homme trahit ses dieux. L’appel à la prière ne sonne que le glas mais la terre têtue continue de germer sous les chenilles des tanks. Les pissenlits repoussent entre les barbelés. Les bleuets font leur nid dans une poignée de cendres. Il m’arrive de marcher en oubliant mes pas. Je brûle d’une flamme que je ne connais pas. Dépouillé de tout, je n’ai que ma parole à offrir en partage. 

Chaque herbe a sa cigale et chaque homme ses mots. J’ai tout donné à la misère, l’écho de mes élans sur les trottoirs déserts, les muscles de ma voix, l’usure et puis la cendre. Elle m’a payé de gifles et de sourires en coin. Les voyelles sautent d’un tas de bruits et se mettent à chanter. On n’entend plus rien que le bêlement des mots dans l’étable des phrases. Il y a de l’eau partout, même une roue à aubes dans la tête pour activer la bouche. Je vis à la sauvage tout le durant du temps. Je ne prie pas l’âme à genoux. Je redresse l’échine pour saluer l’orage. J’ai du temps plein les poches. Ça ne coûte rien, du temps. Pourtant, ça goûte le bonheur. Personne ne veut du temps. Ils veulent tous du fric. Je tartine les heures avec des sourires. J’apprends le merle au bord du ciel. J’apprends à vivre avec les bêtes.

Quand je regarde l’eau, je vois le ciel et des nuages, des vols d’oiseaux, des branches mortes. Il y a un autre monde sous les vagues, un immense pays. Certains se noient pour voyager. La terre se recule en face des abîmes. Elle a peur, la terre. Elle se méfie des hommes. Elle caresse ou elle mord. Elle se tasse en rochers aux épaules d’athlète. Elle agite parfois un grand suaire de poussière. Elle porte des cailloux dans ses mains de rivière. Le vent du rêve tape sur un tambour de feuilles. Tous les épouvantails enlèvent leur chemise et courent dans la plaine. La boue fait son métier de boue. Les oiseaux font la planche dans la piscine de l’air. Les muscles des racines tressaillent sous la terre en soulevant les haltères des branches. Il ne faut pas crever la bulle bleue de l’espoir. Elle porte, si légère, tout le poids de la terre. Sur les sentiers perdus, j’écris avec des mots qui sentent le pied d’homme.

Publié dans Prose

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