Mercredi 1 février 2006

7

Aussitôt que je me couche, j'entends des pas qui ne sont pas les miens, des petits cris, des chuchotements étranges. Les choses parlent-elles dans mon dos ?

La nuit, on entend crier les choses. Elles ont peur du sommeil des hommes.

Des lambeaux de mémoire s'accrochent aux barreaux. Pas assez cependant pour en faire une échelle ou une corde pour se pendre.

À force de se taire, on entend le silence, un cil tomber, une fleur se faner, une couleur pâlir. On entend même les morts qui ne parlaient jamais. Tant d'oreille, c'est fatiguant.

Je ne tourne pas en rond. Mes pas dessinent sur la poussière du sol le visage de l'espoir.

Pourquoi suis-je le seul à rire en pelant des oignons ?

Je vois toujours deux lunes. Du moins, je veux y croire.

Je suis seul ici mais les miroirs sont pleins de visages.

Je n'ai plus de fourmis dans les jambes. J'ai cependant l'impression de marcher sur du sable. Quand je m'approche des fenêtres, j'entends les barreaux grignoter le silence. Ils se nourrissent de ma propre folie.

J'ai des fourmis dans la tête maintenant. Ce sont des chiffres. Je déteste les chiffres. Ce sont des trous noirs, de l'acné sur la peau du rêve.

Mon journal est un arbre quelque fois, le tonnerre et l'orage, un mauvais pli dans le drap du malheur, un trou dans les bas par où les pas s'enfuient.

Pourquoi irais-je au milieu de la foule ? Ce sont eux les poules mouillées avec des oeufs secs. Je préfère les yeux brouillés et le sel des larmes. Je perds la tête dans les nuages. On a mis l'homme aux enchères avec ses trous de mémoire, ses trous de balle, ses trous pour les yeux où les images sautent à chaque nouveau bruit.

Chaque visage dans les miroirs possède l'un de mes traits. Je dois recomposer le puzzle.

Des arbres poussent dans l'appartement. Un oiseau saute de branche en branche. Il chante comme un téléphone. Une rivière coule sous mes pas. Ses vagues boivent ma mémoire. Je flotte comme une île pour ne pas me noyer. Il suffirait sans doute de regarder dehors pour retrouver la route.. Il suffirait d'une main pour retrouver mes gestes, de la bouche d'une autre pour me remettre à vivre, d'un souffle dans le mien pour élargir le monde.

J'ai le moral si bas, je dois dormir accroché au plafond comme une chauve-souris enroulée dans ses ailes.

On peut briser les chaînes, les barreaux, mais ce qui ronge, comment s'en défaire ? Comment s'évader d'une prison sans murs ? Comment recoudre cette lumière qui portait tant d'espoir, admettre que la vie peut renaître ?

Je suis de bric et de broc. J'ai du vent dans la tête. Il y manque les feuilles et les vagues sur l'eau. J'ai du sang sur les mains. Je cherche la blessure.

Mon journal est un abîme. Je le remplis de signes. C'est un creux qu'on habille de plein.

 

Ce n'est pas seulement un abîme vers le bas, il s'étend dans toutes les directions.

Me voulant chose parmi les choses, j'ai oublié le nom des choses, j'ai oublié de vivre. Je sens comme un appel derrière le mur. On ne peut pas retenir toute l'eau des nuages ni les gestes des mains. On est toujours la vie et ce qui n'est pas elle.

Certains hommes ont trop de terre dans les yeux pour regarder le ciel, un nœud papillon sur la bouche qui fait semblant de sourire. J'ai trop de ciel dans les miens pour affronter ces hommes.

J'écris mon journal comme un volcan tranquille.

Je ne vois plus mes mains; je n'en vois que les lignes qui s'estompent peu à peu. Je ne vois que les gestes possibles, ceux qui ne servent plus, ceux qui attendent je ne sais qui ou quoi, ceux qui touchent l'absence, ceux qui palpent le temps.

Un fil de lumière relie chaque atome de vie. Je dois le retrouver parmi les brins de laine, les ligaments coincés, les fils électriques, les barbelés.

Lentement la mémoire se vaporise en mots.

J'entends tousser derrière le mur comme si quelqu'un faisait un signe. Il siffle dans la tuyauterie un air que je connais.

Il y a dans chaque mot une phrase en attente. Il y a dans chaque phrase un arcane secret, une perle à trouver, une porte à ouvrir, une marche à monter. Il y a dans chaque nuit un résumé du jour. Il y a dans chaque bruit une note de musique, peut-être une symphonie.

 

 

 

par la freniere publié dans : Évènements
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autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

Scribulations 0-1, collectif, Éditions La Madolière, 2008





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