LaFreniere&poesie
photo: Michel
Mallet
Salut à tous je ne suis pas présentable paraît-il. J'ai
habité treize ans avec un loup, c'est vous dire. Chez moi il y a des vaches qui volent, des pierres qui pondent, des oiseaux que l’on trait et les montagnes de roches voyagent en camion. Ailleurs
je ne sais plus trop bien si les trains partent à l'heure, si les chenilles chantent ou font du pouce. Quand il pleut, les arbres explosent en silence.Je n'ai qu'un bac en rues, en trottoirs, en
tavernes, un doctorat d'espoir. J'ai pris les mots où ils étaient, dans
la bouche et la rue, loin des grammaires, des dictionnaires et des académies. J'ai appris à écrire dans les tavernes et les restaurants cheap, sur le skaï des minounes et les toilettes de
gare. J’élève des poules pour pondre des poèmes. Et même des lapins dont je me sers des oreilles pour capter la parole. J’écris à grandes pelletées de phrases qui font un bruit de
terre en tombant. J'écris au fil à plomb. Je me nourris
de terre, de pollen, de cailloux. Je ramasse les virgules dans les armoires aux feuilles et l'eau blanche des songes dans la paume des rochers. Je mange les pépins pour renaître en pommier. Je
trace l'étoile du Berger dans la laine encore fraîche. J'arrache les larmes au cimetière, les minutes à l'horloge. Je promène un jardin au bout d'un baluchon.Ce matin je me suis posté pour aller
vous rejoindre. Je serai dans l'enveloppe. La boîte à malle s'est perdue. Le facteur s'est pendu. La postière est enceinte et ce n'est pas de moi. J’ai toujours écrit sans savoir comment ni
pourquoi. Je continue pour les mêmes raisons.
Jean-Marc La Frenière
Christiane Veschambre vit à Paris, où
elle est née, ainsi qu'aux Pâtureaux Renards, dans la Combraille bourbonnaise.
Elle participe à des rencontres et lectures publiques.
Elle a été en résidence à Chateldon (Puy de Dôme) en 2003.
Elle anime des ateliers d'écriture, en milieu scolaire, universitaire, également dans le cadre des activités de la Scène Nationale d’Evreux – et aussi hors institution.
Elle a co-fondé et animé les revues "Land" (1981-1984) et "Petite" (1995 – 2005).
· Le Lais de la traverse, éditions des Femmes, 1979
· Orées in Manger, ouvrage collectif, éditions Yellow Now, 1980
· La bambina e la marionetta in Pinocchio nel paese degli artisti, éditions Mazzotta, Milan, 1982
· L’annonciation, livre-objet en collaboration avec Maia Bild, 1992
· Les Mots pauvres, Cheyne éditeur, 1996
· La Griffe et les rubans, éditions Le préau des collines, 2002
· Haut jardin, éditions Le préau des collines, 2004
· La maison de terre, éditions Le préau des collines, 2006
· La ville d’après, suivi de A propos d’écrire, 2007, éditions Le préau des collines / Scène nationale
d’Evreux
Le numéro 6 de la revue Le préau des collines a consacré un dossier à l'ensemble de son travail.
Au théâtre
· Sax domine (éditions Sallabert, 1981), musique de Bernard
· Cavanna, création au festival d’Avignon en 1981.
· Le Lais de la traverse : adaptation au Théâtre du 8ème, à Lyon, en 1982
· Les Mots pauvres : mise en espace à la Scène nationale d’Evreux en 2002
· Haut jardin : lecture-concert, avec Sophie Agnel, à l’Atelier du Plateau, Paris, en 2005
Jacques Falguière mettra en scène, en 2008, Robert & Joséphine, poème narratif issu d’une commande de la Scène nationale d’Evreux.
la jupe délicatement soulevée du marronnier, la semoule jaune du colza en fleurs roulée à la main, ce qui pousse et chante,
surtout, surtout le silence, cette douceur, extrême, mon père mort aperçu hier sur le quai d’une gare, ses cheveux blancs annelés, son clair blouson d’été bon marché, la pointe sur son front des cheveux dégageant deux criques à l’aplomb des tempes, ces petits hommes sans façade qu’on croise dans les quartiers humbles de la vie, ma mère retrouvée en rêve, que je portais dans mes bras, lui disant comme j’allais bien m’occuper d’elle à présent, la poigne douce du chagrin de leur fidèle absence, la main de chagrin qui se pose sur le cœur,
et les choses qu’on dit passées, en nous comme des fruits toujours mûrs, arrêtés pour l’entièreté du temps à leur meilleur point,
petite Emily s’adressant au Maître, et pour lequel on voudrait à un dieu, et à Emily, rendre grâces,
le livre à venir qui serait la prochaine vivante demeure, bois flotté dérivant sur un fleuve libre, étrave détachée de très juste profil afin de fendre toutes eaux, le livre oublié sous tous les livres, le livre méprisé, le bois lavé par la mort, vif comme la lueur du poisson, le livre dans lequel jamais on ne se baignerait deux fois le même,
le livre de langue débutante, buttante, ânonnante, le livre de taupe progressant sous les coups de pelle de l’émotion par éruption de buttes, djebels et puys,
la cruauté des enfants envers les parents rendus à leur merci par l’étreinte rigoureuse de la vieillesse,
la pulsation revenue entre le rêve et l’éveil, diastole systole qui éloigne le rideau de fer derrière lequel on les croyait à jamais interdits de libre circulation,
le cercle de silence que fait au soir de chaque mardi, sur la place d’une ville française, une poignée de moines franciscains pour faire entendre la condition honteuse imposée à des étrangers rabattus par un ministre chien au service du chasseur nouvellement élu,
J’étais sortie du cimetière inexplicablement légère.
(Là, à cet instant, appeler non, pas appeler, laisser venir la voix reléguée par force, et dureté des jours où l’on fait taire les seules voix vivantes, si vite écrasées, un rien les contraint au
mutisme, ces voix-là ne sont rien, qu’un mince talon suffit à anéantir sans même en avoir l’intention, ne sont rien qu’une framboise déposée sur le trottoir de la grande ville martelé des
gigantesques semelles des passants – le voilà mon rêve, c’était cela qu’il me disait – mais au moment où je relève le talon de ma botte elle est là, la voix de rien, que je croyais écrasée, vive,
intacte dans sa puissance comme si rien n’avait pu l’altérer, voix hors d’âge et d’usages, voix de la « puissance de la vie » constatait, en la saluant, Gilles Deleuze, si ténue, humiliée,
effacée par nos yeux grands ouverts sur la surface des jours – le petit ménage des jours, le management du vivant. Le management du vivant c’est comme l’alcoolisme. On s’accorde d’abord un verre
– une petite tâche à accomplir, à prévoir, une chose utile et nécessaire – et l’on se retrouve hébété d’alcool, ce terrible alcool de fadeur mortelle qui vous laisse sans espoir. Un jour tout le
vivant y est passé. On n’entend plus que les talons des bottes sur les trottoirs de nos jours, on n’a plus qu’à ouvrir le camp où s’interner. Inutile : on y est, on est et le camp et l’interné et
le gardien.
Quelque chose alors me sauve provisoirement. Le sentiment – alors que tout sentiment m’a quittée – d’un espace totalement saturé en même temps que vide. Cet espace c’est moi. C’est vraiment moi :
il n y a plus que ça : moi. Le moi de glace durcie épaissie par des jours et des nuits de gel constant, d’hébétude systématique. Je n’y tiens plus. Je n’y tient plus dans ce moi. Ou alors ce sera
bientôt comme le cadavre qu’un mafieux s’apprête à couler dans le béton.
La maison de terre, Le Préau des collines, 2006
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