Christiane Veschambre

Publié le par la freniere

veschambre.jpgChristiane Veschambre vit à Paris, où elle est née, ainsi qu'aux Pâtureaux Renards, dans la Combraille bourbonnaise.
Elle participe à des rencontres et lectures publiques.
Elle a été en résidence à Chateldon (Puy de Dôme) en 2003.
Elle anime des ateliers d'écriture, en milieu scolaire, universitaire, également dans le cadre des activités de la Scène Nationale d’Evreux – et aussi hors institution.
Elle a co-fondé et animé les revues "Land" (1981-1984) et "Petite" (1995 – 2005).


Bibliographie

     

· Le Lais de la traverse, éditions des Femmes, 1979

· Orées in Manger, ouvrage collectif, éditions Yellow Now, 1980

· La bambina e la marionetta in Pinocchio nel paese degli artisti, éditions Mazzotta, Milan, 1982

· Passagères, éditions Ubacs, 1986

· L’annonciation, livre-objet en collaboration avec Maia Bild, 1992

· Les Mots pauvres, Cheyne éditeur, 1996

· La Griffe et les rubans, éditions Le préau des collines, 2002

· Haut jardin, éditions Le préau des collines, 2004

· La maison de terre, éditions Le préau des collines, 2006

· La ville d’après, suivi de A propos d’écrire, 2007, éditions Le préau des collines / Scène nationale d’Evreux

Le numéro 6 de la revue Le préau des collines a consacré un dossier à l'ensemble de son travail.

Au théâtre

· Sax domine (éditions Sallabert, 1981), musique de Bernard

· Cavanna, création au festival d’Avignon en 1981.

· Le Lais de la traverse : adaptation au Théâtre du 8ème, à Lyon, en 1982

· Les Mots pauvres : mise en espace à la Scène nationale d’Evreux en 2002

· Haut jardin : lecture-concert, avec Sophie Agnel, à l’Atelier du Plateau, Paris, en 2005

Jacques Falguière mettra en scène, en 2008, Robert & Joséphine, poème narratif issu d’une commande de la Scène nationale d’Evreux.

 
 
 Avant de devenir muette, je ne savais pas lire la poésie. Je me souviens que le poème se déroulait au-devant de moi, comme de l'autre côté d'une infranchissable fenêtre. Au mieux, la poésie m'impressionnait. Je pensais n'être pas suffisamment intelligente pour elle.

À présent, il me semble au contraire qu'elle est consentement à la simplicité. Qu'elle ne demande, à celui qui la lit, que de s'abandonner. De se quitter.

Je choisis des textes de langue étrangère. Sur la page de gauche est imprimé le poème dans sa langue, sur la page de droite dans sa traduction. Et chaque matin je lis un poème, ou deux, à haute voix. Je veux dire: à haute voix intérieure et parfois même, pour la langue du poème, en remuant mes lèvres et disposant ma bouche comme pour la proférer. Car, même si je suis impuissante à la faire sonner, la langue continue de vivre en moi. Et de sentir ainsi l'espace intérieur de ma bouche varier suivant les sons de la langue étrangère, ceux qu'aucune habitude ne m'a rendus familiers, me redonne, plus fort qu'avant, le sentiment de la chair du langage. Après seulement j'en viens au poème traduit. Le sens alors offert me semble l'enfant possible, parmi d'autres, de ma première et charnelle lecture.

Il m'arrive même depuis quelques jours une chose étrange. J'ai entrepris la lecture de poèmes russes. Je ne connais rien au russe et les vers sur la page de gauche, alignant les lettres d'un alphabet qui m'est inconnu, étaient appelés à rester entièrement silencieux pour moi. J'ai cependant obstinément commencé chaque matin par parcourir des yeux, guidée par la longueur de chaque vers, la coupe des mots et le signe de ponctuation, la page de gauche avant de me rendre à celle de droite. Et peu à peu j'ai eu l'impression d'entendre le poème, de le lire vraiment en russe, comme si faire ainsi confiance portait sa récompense: sur la page de gauche, le poème m'ouvre à un secret dont, sur la page de droite, je découvre une incarnation.

Les mots pauvres, Cheyne éditeur
 
*

On veut dire ce qui nous traverse,

la jupe délicatement soulevée du marronnier, la semoule jaune du colza en fleurs roulée à la main, ce qui pousse et chante,

surtout, surtout le silence, cette douceur, extrême, mon père mort aperçu hier sur le quai d’une gare, ses cheveux blancs annelés, son clair blouson d’été bon marché, la pointe sur son front des cheveux dégageant deux criques à l’aplomb des tempes, ces petits hommes sans façade qu’on croise dans les quartiers humbles de la vie, ma mère retrouvée en rêve, que je portais dans mes bras, lui disant comme j’allais bien m’occuper d’elle à présent, la poigne douce du chagrin de leur fidèle absence, la main de chagrin qui se pose sur le cœur,

et les choses qu’on dit passées, en nous comme des fruits toujours mûrs, arrêtés pour l’entièreté du temps à leur meilleur point,

la douleur pour laquelle on voudrait un dieu à supplier,

petite Emily s’adressant au Maître, et pour lequel on voudrait à un dieu, et à Emily, rendre grâces,

le livre à venir qui serait la prochaine vivante demeure, bois flotté dérivant sur un fleuve libre, étrave détachée de très juste profil afin de fendre toutes eaux, le livre oublié sous tous les livres, le livre méprisé, le bois lavé par la mort, vif comme la lueur du poisson, le livre dans lequel jamais on ne se baignerait deux fois le même,

le livre de langue débutante, buttante, ânonnante, le livre de taupe progressant sous les coups de pelle de l’émotion par éruption de buttes, djebels et puys,

ce qui nous traverse,

la cruauté des enfants envers les parents rendus à leur merci par l’étreinte rigoureuse de la vieillesse,

la pulsation revenue entre le rêve et l’éveil, diastole systole qui éloigne le rideau de fer derrière lequel on les croyait à jamais interdits de libre circulation,

le cercle de silence que fait au soir de chaque mardi, sur la place d’une ville française, une poignée de moines franciscains pour faire entendre la condition honteuse imposée à des étrangers rabattus par un ministre chien au service du chasseur nouvellement élu,

le cercle de silence que tracent dans le monde ceux qui sont en trop,
le vin bu avec la côte d’agneau au déjeuner d’hiver préparé par l’amour,
le livre comme une bête toujours dont on attend le bond,
l’attente, toute l’attente, tendue vers ce qui nous traverse
et on demeure, immobile, sur la lisière de la page retirée.
 
*

J’étais sortie du cimetière inexplicablement légère.

(Là, à cet instant, appeler non, pas appeler, laisser venir la voix reléguée par force, et dureté des jours où l’on fait taire les seules voix vivantes, si vite écrasées, un rien les contraint au mutisme, ces voix-là ne sont rien, qu’un mince talon suffit à anéantir sans même en avoir l’intention, ne sont rien qu’une framboise déposée sur le trottoir de la grande ville martelé des gigantesques semelles des passants – le voilà mon rêve, c’était cela qu’il me disait – mais au moment où je relève le talon de ma botte elle est là, la voix de rien, que je croyais écrasée, vive, intacte dans sa puissance comme si rien n’avait pu l’altérer, voix hors d’âge et d’usages, voix de la « puissance de la vie » constatait, en la saluant, Gilles Deleuze, si ténue, humiliée, effacée par nos yeux grands ouverts sur la surface des jours – le petit ménage des jours, le management du vivant. Le management du vivant c’est comme l’alcoolisme. On s’accorde d’abord un verre – une petite tâche à accomplir, à prévoir, une chose utile et nécessaire – et l’on se retrouve hébété d’alcool, ce terrible alcool de fadeur mortelle qui vous laisse sans espoir. Un jour tout le vivant y est passé. On n’entend plus que les talons des bottes sur les trottoirs de nos jours, on n’a plus qu’à ouvrir le camp où s’interner. Inutile : on y est, on est et le camp et l’interné et le gardien.

Quelque chose alors me sauve provisoirement. Le sentiment – alors que tout sentiment m’a quittée – d’un espace totalement saturé en même temps que vide. Cet espace c’est moi. C’est vraiment moi : il n y a plus que ça : moi. Le moi de glace durcie épaissie par des jours et des nuits de gel constant, d’hébétude systématique. Je n’y tiens plus. Je n’y tient plus dans ce moi. Ou alors ce sera bientôt comme le cadavre qu’un mafieux s’apprête à couler dans le béton.

La maison de terre, Le Préau des collines, 2006

Christiane Veschambre
 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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