Malappris

Publié le par la freniere

Au marché du village, j’offre mes livres entre deux pains, des girouettes en fer-blanc et des semis de tomates. Les gens lisent debout en se grattant le cul, mélangeant les images avec les bruits d’autos, l’odeur grasse des frites et les rires d’enfants. Je décharge dans l’ombre une brouette de rêves, un panier de questions, une poignée de ciel dans la prose des jours. La levure des couleurs fait lever l’espoir dans la pâte des phrases. Au prenant mon café, je ne suis jamais seul. Il y a toujours un oiseau qui passe, une pierre qui roule, une seconde qui trébuche sur le fil du temps. La voix des choses change de ton. Elle chante ou elle bégaie. Les choses les plus humbles sont encore de grandes choses, faire son pain, souffler la braise, couper son bois, ramasser des cailloux ou croquer dans une pomme. La mort ne connaît pas le mensonge.

De ma première enfance jusqu’à aujourd’hui, j’ai toujours été le pauvre. J’en ai gardé une fierté rebelle, une tendresse pour la vie dans ce qu’elle offre de plus simple, le gras du doigt sur une vitre, la fourrure des mésanges, la grande école de la terre. Je ne crois pas avoir changé depuis l’âge de sept ans. Je ne veux pas démériter de mes rires d’enfant. J’ai vécu dans l’amitié des pierres, des brins d’herbe, des ruisseaux. Ce que j’écris, je l’ai toujours vécu. Je n’écris pas pour décorer le vase. Mes mains sont celles du potier. Je cherche la lumière dans l’argile des mots. Il m’arrive de faire du feu en plein été, pour le sacré des flammes, la prière des tisons. Le plus petit grain de sel, la goutte sur le toit, l’odeur du varech, tout lutte pour être une épopée. La dimension n’est pas dans la grandeur des choses mais dans leur volonté. On porte tous à l’intérieur de soi un autre goût, une oreille inconnue, une bouche étrangère. De la pointe d’un pinceau, d’un crayon, d’une aiguille, l’océan peut surgir, la pluie jouer de l’archet dans une forêt de violons.

Tu parles trop La Frenière. Tu déranges le vent. Tu énerves l’oiseau qui dort sur la branche. Laisse un peu s’étaler la couleur du silence, la toile sera plus belle que tes faux airs de flûte. Le grand Pan est mort et les bergers cotisent à l’assurance chômage. J’ai toujours été sourd aux marches militaires, mal à l’aise dans la peau des autres, sans col, sans licol, sans missel, sans odeur dans l’encens des églises, sans compte de banque, sans compte à rendre. J’ai toujours été mal avec les bien-pensants, le bouton de fleur dans un monde en velcro, la tache de l’espoir sur les cravates de chanvre, le septième ciel dans une cage d’ascenseur, le loup de gouttière dans les sous-bois des rues, la goutte qui déborde et roule vers la mer. J’ai toujours été à gauche dans une ligne de parti, gaucher dans un monde où les deux mains sont droites, mal-en-train entre deux rails, malcommode dans une forêt de portes, malappris dans une cour d’école, maladroit sur une ligne de montage.

J’attends que la phrase surgisse comme une bête tapie derrière le silence, les voyelles à cheval sur la fenêtre ouverte, le grincement des mots lorsque la porte claque.

Publié dans Prose

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Jimidi 12/03/2008 21:44

(Oserais-je ? )(peux pas m'en empêcher...) mal à l’aise dans la peau des autres, sans col, sans licol, sans missel, sans missile, sans odeur dans l’encens des églises,