Un pays qui aurait du sens

Publié le par la freniere

Dans une série de huit heures, Hugo Latulippe propose une redéfinition de la social-démocratie

La phrase a le ton d'un graffiti dont les lettres claquent sur les murs: «Nous sommes plusieurs à rêver la chute de l'Amérique», dit Hugo Latulippe. Qui précise: la chute d'un système. Sur les ruines duquel le cinéaste aimerait voir s'élever une social-démocratie redéfinie, plus humaine et plus verte.
C'est donc le portrait de celle-ci que le cinéaste brosse dans Manifestes en série, titre coiffant la série documentaire de huit heures qu'il vient de terminer et qui sera diffusée d'ici deux semaines à Canal D. Une série née de l'idée d'offrir, 38 ans plus tard, une suite à Un pays sans bon sens, le documentaire de Pierre Perrault.

La filiation va de soi. Car comme Perrault, Hugo Latulippe croit fermement à la contribution sociale du cinéma et du documentaire. À un art qui «documente les transformations du Québec et qui contribue en même temps à ces changements», disait-il la semaine dernière en entrevue au Devoir, sous le soleil d'un premier après-midi printanier.

Ainsi en est-il de ces huit manifestes qui ambitionnent de révéler «un Polaroïd social, politique et culturel du Québec d'aujourd'hui». Pendant trois ans, Latulippe et son équipe ont sillonné le territoire -- ville et région -- pour aller recueillir la parole de gens qu'il présente comme une «famille de progressistes». Des acteurs engagés dans un quotidien à échelle humaine, citoyens de tout horizon qui racontent «le Québec rêvé» par Hugo Latulippe.

«La chose la plus subversive qu'on pourrait dire est que la série brosse le portrait du Québec, explique le cinéaste. Ce n'est pas ça, et Mario Dumont ne serait sûrement pas d'accord pour dire que c'est le Québec qu'il désire.» Il s'agit plutôt d'un «certain portrait», dit-il, conscient qu'un documentaire est «forcément orienté, teinté de l'opinion de la personne qui le fait. Il y a une organisation dramatique de personnages et de symboles. C'est une forme de théâtre».

Un théâtre où la prise de position est assumée et le ton -- politique --, revendiqué. Mais où on propose aussi et surtout des solutions: critiquer pour critiquer n'intéresse pas Hugo Latulippe. La «chute de l'Amérique» qu'il évoque comme un credo, c'est une façon de parler «d'un autre rêve», dit-il, de faire un pas en avant.

Celui qui affirmait avoir fait Bacon, le film pour «ne pas devenir terroriste» présente ses «manifestes» (chaque épisode aborde un thème précis: culture, santé, agriculture, transport... ) comme autant de solutions concrètes et de modèles alternatifs possibles pour «amener la social-démocratie ailleurs».

Ton calme, regard bleu perçant, Hugo Latulippe explique: «Le paradigme industriel [actuel] est une grosse machine où l'humain se perd et où on perd le sens du projet de société, de soigner, d'éduquer, de cultiver... La social-démocratie est "challengée" de toute part aujourd'hui. Et le gros bon sens de l'élite économique et politique, c'est souvent d'aller vers une plus grande libéralisation, vers moins de souveraineté pour les États. J'ai l'impression que les Québécois n'ont pas encore bien réalisé qu'on va perdre du terrain bientôt [si rien ne change].»

Mais pas question de tout jeter à la poubelle pour rebâtir un système radicalement différent, dit le cinéaste. Les bases québécoises sont bonnes, affirme-t-il, «bien meilleures qu'ailleurs». Sauf qu'elles ne sont pas acquises et qu'il importe aujourd'hui de faire le choix entre «résister et laisser aller».

Sa position à lui est claire. «On a bâti un système qui fait qu'on peut tous aller à l'école pour pas trop cher, qu'on peut tous être soignés pour pas trop de sous... Il ne faudrait pas laisser aller ce projet de société. On ne peut pas l'abandonner au point où on est arrivés.»

Cela dit, Latulippe est optimiste quant aux possibilités de façonner le Québec de demain avec des solutions durables. Notamment parce que les intervenants de Manifestes en série font déjà tous les jours le choix de ces gestes de résistance. Ici, un professeur enseigne la réflexion plutôt que l'obéissance. Là, une infirmière croit que la relation humaine entretenue avec le patient cimente la guérison davantage que les médicaments.

«Il faut demeurer exigeant envers un projet de société, croit Hugo Latulippe. Les gens que nous avons rencontrés ont tous cette exigence: ils ne suivent pas une ligne précise mais se considèrent toujours en construction. Ils sont prêts à se refaire et à se questionner. C'est la clé pour ne pas devenir de vieux cons.»

Tournée

Ces intervenants, Hugo Latulippe les considère aussi comme «des amis», des «gens de partout qui ont une vision assez similaire de la société». Il les a pour la plupart rencontrés en promenant ses films Bacon... et Ce qu'il reste de nous (sur le Tibet, coréalisé avec François Prévost) à travers le Québec.

Il répétera d'ailleurs le même concept avec Manifestes en série: l'Institut du Nouveau Monde s'est associé à Esperamos Film (la boîte de production du cinéaste) et à Canal D pour organiser plusieurs soirées projection-débat, question de pousser plus loin l'intention de Latulippe de «mettre sur la place publique, par des films, des idées nouvelles». Le documentariste estime que c'est là l'occasion d'accentuer la «contribution des arts à la société» et de «retourner [les films] d'où ils viennent»: dans la communauté. Peu importe qu'elle soit citadine ou rurale.

«La série est née d'un amour profond pour le pays et le projet de pays, dit Hugo Latulippe. Pas au sens Québec-Canada et débat constitutionnel du terme, mais dans l'idée d'habiter ensemble sur un même territoire, villes et régions confondues. J'ai un amour profond pour le territoire du Québec. C'est quelque chose de central: une vie proche des éléments et des écosystèmes, c'est primordial... Il faut savoir aimer notre pays pour le défendre et en prendre soin. J'ai cette passion-là.»

Les «manifestes» prendront donc la route sous peu. Après quoi, l'ancien concurrent de la Course destination monde retournera plancher sur deux autres projets de film. Une première fiction, tournée en Afrique du Sud, sorte de road-movie remontant la route du sida. Puis un autre documentaire, mettant en parallèle le tournage de Stromboli, film de Roberto Rossellini portant entre autres sur la pêche au thon, et la signature au même moment des accords de Bretton Woods aux États-Unis.

«Ça, c'est si je ne me recycle pas en écrivain, dit-il. C'est tellement compliqué de faire du cinéma!» Mais pas de crainte là-dessus: Hugo Latulippe avoue du même souffle que de pouvoir «placer une petite phrase rentre-dedans» dans 200 000 ou 300 000 foyers donne une sacrée dose de satisfaction...

Guillaume Bourgault-Côté

Publié dans Glanures

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