On perd le nord

Publié le par la freniere

Que peuvent les mots face au chaos quand les yeux sont fermés et les oreilles bouchées, quand la soif du profit a remplacé le pain ? Les coqs de clocher n'excitent plus les poules. Il y a trop de poussière sur le plancher des vaches. Le lait tourne au vinaigre On rafistole la faim aux hormones de croissance. Je vis mal réveillé. Je ne dors presque plus, à cause des mauvais rêves et des essieux qui grincent. J'ai la voix qui toussote dans la poussière des mots, des yeux qui ferment mal comme des portes battantes, des doigts qui veulent s'ouvrir mais ne forment qu'un poing, des pas qui dégringolent l'escalier du réel et se perdent en route. Les oiseaux s'égarent dans une cage d'ascenseur. L'espoir avance plié en quatre pour ne pas qu'on l'écrase. L'infini s'empoussière parmi les vieux outils.

Les ours blancs perdent pied. Les glaciers perdent le nord. Quand un harfang s'y pose, tout s'écroule sans corps ni ossuaire de sable. Plus au sud, la mort des grands arbres fait fuir les oiseaux. Ils doivent nicher au milieu des ordures. Des bouts de fil remplacent l'odeur de la paille et les œufs doivent éclore dans des sacs en plastique. Nous qui étions de terre, nous qui venions de l'eau, nous sommes de la peur et du papier monnaie. Sur le parcours des bêtes, les grandes transhumances ont fait place aux touristes. Les hommes avancent courbés sous le poids des objets. L'odorat ne sent plus l'odeur sensuelle du sol. Sans une carte à la main, ils se cognent aux feux rouges. Sans une carte de crédit, ils ne savent plus leur nom. Ils ne tournent plus autour du monde, d'une femme, d'une vie. Ils font la queue sans savoir pourquoi.

Les manches de pioche des semeurs sont devenus barreaux. De grands tombeaux à roues se déplacent en tous sens et ne mènent nulle part. Les bretelles d'autoroute ne retiennent que le vide. Ceux qui s'armaient d'injures dans une guerre de clôtures ont remplacé leur voix par une kalachnikov. On se tue pour un Dieu, une star de cinéma, un bidon d'essence ou un tapis de prière. Les seuls fils de Dieu sont les enfants qu'on arme. Du tchador au g-string, les femmes ne sont plus que de la chair à soldat. Le pays n'habite plus ses forêts. Il fait les quatre cents pas devant les mêmes portes.

Nous sommes loin des fougères volcaniques mais dans la poudre aux yeux. Les hommes ne cherchent plus la route entre le soi et l'infini, ils pleurent un faux bonheur entre la soie et le fini. Ils ne mangent plus sur l'herbe. Ils emportent la table et l'électricité jusqu'au bord de l'abîme. Les doigts oublient qu'ils furent des outils, des crayons, des caresses. Il ne sert à rien de reculer les montres, les cheveux blancs décalent tous les fuseaux horaires. Nous qui étions de mer, nous qui venions de l'air, avec une arme dans la main, nous devenons intrus dans la maison du cœur, étrangers sur la terre. Nous qui venions des mots, de l'orage et du vent, nous devenons objets dans un temple marchand. Nous devenons aphones à crier dans le désert.

Les pigeons trébuchent dans l'oxyde de carbone et viennent picorer des gravats de bitume. Devant les tanks, les bulldozers, les camions de livraison, mêmes les racines ne sont plus à l'abri, encore moins les grains de sable et les flocons de neige. Je mêle un peu de ciel aux pores du papier, un bouquet d'herbes vertes à la couleur de l'encre. Je veux apprendre la vie dans une goutte de pluie, le métier de la fleur avec une seule voyelle, le vol des oiseaux dans une simple rature. Je veux revoir ce temps où l'ombre sur le mur dessinait un soleil, apprendre d'un enfant les théorèmes du rire, l'algèbre du chagrin, la grammaire du cœur, accrocher ma valise au fil d'un cerf-volant, bâtir dans la nuit une remise de lumière et faire éclore les yeux dans le nid des rides.

L'argent n'a pas d'odeur, pas de cœur, pas de vie. Il ne fait pas de quartier. Il fait des villes entières bâties sur des chimères. Que mangeront les arbres quand il n'y aura plus de terre ? Que diront les fleurs sans bulbes de voyelles dans une bouche végétale ? Les hommes filent un mauvais coton, tout juste bon pour habiller le malheur. La voix respire par les oreilles. Le silence de ceux qui se connaissent remplace bien leurs mots mais ce silence se perd sur les touches des claviers. Je ne possède en propre que les mots que j'écris. À vivre sous zéro, je transporte le rêve au-dessus de mes forces. Je me nourris du pain qui manque. Je marche sur la page comme un chat sur le mur. Je recouds des bouts de route avec le fil des mots. Je mourrai sans un sou mais des vagues océanes dans le fond de mes poches, des lunes de miel qui fondent sur la langue, des éclairs de tendresse éclaboussant mes cils.

Publié dans Prose

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