En regardant le feu

Publié le par la freniere

Les premières vagues du fleuve pressentent l'océan. La pluie ne craint pas l'accueil de la terre. Elle s'infiltre partout et transforme les cendres. Elle trouble pour un temps la ligne d'horizon pour la rendre plus belle. Dans le silence des morts, les mots s'avancent en reculant. La lumière est un travail d'ombre, une acupuncture de la nuit. Elle sert de chemin au temps sans direction. Qu'on les bâillonne ou pas, il reste dans les mots un rêve dans un rêve, une tache de lumière sur les yeux d'un aveugle, des plantes miraculées, les pas du feu qui s'approchent du froid, un dernier cri du cœur, toujours là, indomptable.

La matière puise dans les formes ce qu'elle veut nous montrer. Mes mots de fleurs sauvages traînent la neige en eux. Barricadés contre le froid, ils s'ouvrent sur le monde en regardant le feu. Je porte l'autre dans ma langue. Dans les flammes qui pètent, le monde du dehors se confond au dedans. Toutes les réponses s'effacent. Seules les questions persistent à rallumer la flamme. Je mets des mots sur du papier comme on croit aux miracles. La poésie me permet de rester ce que je voulais être : un petit garçon qui parle avec le vent. On refait le monde comme on peut. Je préfère le seau et la petite pelle aux armes automatiques, le cerf-volant aux balles traçantes, l'avoine du rêve au pétrole du réel. Je grappille des mots dans un panier d'images.

Je puise l'espérance dans le savoir de la terre. Le temps des arbres se conjugue au verbe des racines. La vie se vide pour se remplir ailleurs. Ce matin, la pluie se transforme en neige. Les oiseaux se mélangent aux flocons. Le dos contre le mur, je regarde ailleurs. Je creuse un alvéole dans les structures du vide. Je jette mes fétus dans le grand feu des mots. Les années passent chaque jour pas plus longues qu'une heure. Un siècle est si petit à la lumière des étoiles, un homme si fragile au milieu des orages. J'ai parfois l'impression qu'un rêve seul me tient debout, la lumière qui filtre des paupières et le désir des caresses. Je ne dis pas adieu. Je salue le soleil dans chaque arbre qui brille. Les oiseaux crient plus fort à la naissance d'un enfant. Le courage aujourd'hui est de jeter les armes. Si on éteignait tout, il resterait encore la lumière.

Que les journaux l'ignore et qu'on en crève de faim, la poésie enfante beaucoup plus qu'elle n'enterre. De toute façon, les lecteurs de poètes sont toujours affamés. Ce n'est pas la vie qui transforme chaque jour en vieillard mais l'absence d'amour. Les hommes ont remplacé la vie par des outils de plus en plus sophistiqués. Ils croient se donner mais ils ignorent le don. Les amoureux vivront de quoi s'il faut vivre d'argent ? Je m'acharne à relire les manuscrits de la pluie, le palimpseste des rochers, les chuchotements du vent, à mirer les œufs dans le journal intime des oiseaux. Les lieux sans grâce cachent tous une étrange beauté. À défaut d'être un fleuve, les mots se font notaires dans les archives du silence. L'invisible se perd dans l'apparat des choses. Il faut fermer les yeux pour retrouver son âme. Ce qui ne sert à rien est ce qui aide à vivre. Ce qu'on ne rejoint pas est le début de la route. Chaque manque est un pas. Chaque besoin est un geste. Le meilleur de nous-mêmes est dans ceux qui nous aiment.

Publié dans Prose

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