Le goutte-à-goutte du rêve

Publié le par la freniere


Je n'écris plus sous la dictée d'un loup. Il ne vient plus s'asseoir et mordre mon crayon mais je l'entends qui hurle dans sa dernière tanière au milieu d'une meute. Le temps que je plie mes lunettes, déjà mon chat griffe mes pages. Il rature les chiffres et me laisse les mots. Je fais un nœud à toutes les phrases pour ne rien oublier. La mort ne me fait plus peur. Je porte une boite aux lettres au lieu d'un baluchon. J'ouvre ma chemise comme on ouvre une porte ou le tiroir d'une commode. Je soulève les bras comme un arbre en prière. Un courant d'air agite le goutte-à-goutte du rêve. Je caresse des yeux l'ourlet de l'horizon. Quand il gèle dehors jusqu'à fendre la pierre, je trouve dans la neige l'espérance du feu.

Je ne vois que des guerres qui ne sont pas les miennes, une culasse ouverte à la place du cœur. Je cogne aux portes des fougères entre les murs des érables, aux maisons d'herbes et de feuilles. J'écris avec le nez, les lèvres, les oreilles, la pluie qui court avec les chiens, le placenta du ciel qu'un orage déchire, des larmes en tête de clou, des mots à tête chercheuse, des lettres comme une plante de pied, un arc-en-ciel qui prend l'eau et déteint sur la peau, les petits riens du monde qui forment l'infini. Des odeurs de toutes sortes parfument les images, celle des soupes et du pain frais, l'odeur de craie sur les tableaux, celle de la pluie et de la terre, l'odeur du vent et de l'air libre, celle du sable sur la plage et de l'azur dans les yeux.

La terre ne suit ni ligne ni horaire. Les oiseaux cousent et décousent le ciel. Les rivières serpentent. Le vent s'enroule autour des arbres. Ma main ne dort que d'un doigt surveillant l'autre main avec les doigts qui restent. Elle est comme une bête. Au bout de chaque geste, elle retourne à sa niche. Mon crayon sur la page écrit à l'aveuglette. J'accompagne du bras les mouvements de l'air. Je grimpe à l'échelle des mots pour regarder la vie et sauter la clôture. Les nervures du bois, les traces de pas du vent, les corneilles en cavale, un pot de confiture, me servent de repères. Au bout de chaque phrase, je retourne à la chair. Je tisonne le cœur sous le toit de la peau et je me crois poète. J'entends sur le papier les arbres qu'on abat. J'entends pleurer la sève dans le bois des matraques. Y aura-t-il toujours des premières nuits d'amour, des hommes qui s'émeuvent, des outils de rêveur dans le coffre du cœur ?


Publié dans Prose

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colette 09/04/2008 09:15

Oui il y en aura