Les pages blanches

Publié le par la freniere


Je lis toujours les pages blanches des livres. Les premières pour la naissance, les dernières pour la mort. Il me faut pour vivre inventer des refuges, des îles sur un carnet de poche, une barque à l'envers au milieu des orages, une mer au fond d'une garde-robe, une remise à rêves prêt des bennes à ordures. Il me faut recoudre aux anges damnés leurs ailes de fortune et mettre le couvert pour d'invisibles amis. Je suis né près d'une voie ferrée. Les trains de mon enfance, je les entends encore traverser mon sommeil. La mémoire est une brocante étrange. Je me souviens du baiser de ma mère avant de m'endormir, de l'odeur du cheval qui nous livrait la glace, des cerises à robe rouge, des mains des marionnettes où fuse la magie, des grands yeux doux d'un suisse dans la fourche d'un arbre, de l'odeur qui émane des bulles de chocolat, de la vitesse des flippers, du goût de la première neige avant qu'elle ne tombe, du feu sur la montagne lorsque j'avais 2 ans. Je n'ai jamais retenu aucun chiffre d'affaire ni même celui de l'assurance sociale.

Les pierres sont plus vieilles que les hommes. Celles que j'ai dans la poche ont plus de dix mille ans. Je les touche quand je fais la grosse tête. Je voyage dans le miel, le cerfeuil et le thym. Je me saoule de vent, de soleil et de pluie. J'ajoute les couleurs aux toiles d'araignée. Quand je marche des heures à travers la campagne, je deviens capitaine. Je navigue sur une mer végétale. Je me laisse porter par une tempête de foin. Je sauve du naufrage un équipage de pommes attelé sur un arbre, un vieux radeau de branches, un râteau, une pelle, un nid abandonné sur le bord d'un fossé. Sous la tente des draps, j'invite une sirène. Je ne sais pas nager mais je dresse ma queue. Je donne à l'espérance une poignée de main. Avec des bras d'épouvantail, je fais une accolade au rire des oiseaux. Le pipi du matin me ramène à l'enfance.

J'ai toujours été un pêcheur sans ligne, un chasseur sans fusil, un bêcheur sans salaire. Je ne pourrais nommer l'infinité des choses sans passer par la terre, la plus humble brindille, les anémones marines, les frémissements de l'air, la purée dans l'assiette, le tendre goût du pain. Chaque éclat de lumière, chaque nuance de l'eau, un tour de bicyclette, chaque pas sur le sol, un poème, une pierre, le vol d'un cerf-volant, changent le cours du monde. Tout est nourriture pour celui qui a faim. Je lis toujours les pages blanches d'un livre, la lumière qu'elle projette avant la nuit des mots. Je lis dans les étoiles, les tasses de thé, les pétales de fleurs, les feuilles de l'automne, la mousse des champignons, les veines roses qui courent sur une table de chêne, même les traces d'urine sur la faïence des WC. Tous les parfums du monde, n'importe quel dessin ou bibelot ridicule, la limace qui s'éveille au cœur de la salade, un banc de parc, un banc de neige, me rendent plus vivant. Je ne cotise pas à la pension de vieillesse mais à l'encre des mots.

Publié dans Prose

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