Rouleaux de printemps

Publié le par la freniere


Ça y est, la neige fond. Plein de choses ont poussées sur le sol, des clous rouillés, des milliers d'os oubliés par mon loup, une pelle à jardin rongée par les racines, une vieille bouteille de rhum. Le bois des galeries a des échardes aux planches. Les plantes doivent se frayer un chemin sous les plaques de glace. Une pierre affamée grignote la chair d'un vieux pneu. Le lac a relevé sa jupe et laisse voir ses cuisses. Des éclairs d'humus transpercent les collines. Le vent s'éveille à pleins poumons et défrise les nuages. Mon once et demi d'intelligence pourra quitter la page et grossir au soleil. J'ai fait mon temps sur les chaises trop dures, à l'ombre des écrans, au noir des corridors. Je sors prendre l'air. Adieu grammaire et complément d'objet. Je m'en vais lire en braille les vergetures de la terre et saluer d'un cri l'univers tout entier. Je mange à même le temps des rouleaux de printemps. Les semences s'éveillent. La sève sort du coma et réchauffe l'écorce. Les arbres bougent les bras. Les collines s'ébrouent en rigoles d'eau froide. Le vent joue du violon à toutes les fenêtres et de l'harmonica dans les gouttières en tôle. Un vent solaire agite la fleur d'un poème dans un pot de pensées. Les nuages laissent tomber des cerises d'eau fine. Elles goûtent le soleil et le froment du ciel. Elles dégorgent leur suc en tombant sur le sol. Les racines sont saoules et font danser les arbres. Lorsque la neige fond, la mémoire fait tache sur la terre mouillée.


Publié dans Prose

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