Les yeux volés

Publié le par la freniere


Le fric referme les fenêtres qui cherchent à voler, les pépites qui brillent. ? Il bâillonne les mots qui ne font pas de recettes, les images qui ne font pas de réclame ? Il méprise les hommes qui ne veulent qu'aimer et ne savent pas compter ? Qui entend le silence des oiseaux entre deux fusillades, la peur qui palpite dans les muscles de l'air ? J'ai été jeune. Je suis vieux. Je n'ai jamais été adulte. Les smokings ressemblent à des pierres tombales, les cravates aux licous et les attachés-cases à des baudruches vides. Les plantes disparaîtront pour se venger de l'homme. Les écrans plasma et les panneaux-réclame auront volé nos yeux. Les rivières auront le vague à l'âme. Les arbres habiteront leurs racines. Les bouches des volcans finiront par crier. Les mots se casseront les dents sur un os en plastique. Les planches rogneront le berceau de l'humus et les cubes de glace contamineront le scotch. Les larmes du silence glisseront dans les fentes avec la petite monnaie. Les oiseaux n'auront plus pour nicher que le béton des banlieues sur les forêts détruites. Les pêcheurs à la ligne ne prendront plus de poissons mais de vieilles capotes, du mercure et du vent. Au lieu de refaire le monde, les jouets mangeront des piles sèches et des rêves d'enfant. Chargés de poudre et de plastique, les infirmes, les vieillards et les chiens servent déjà de bombes au milieu de la foule. Comment rester debout, les deux jambes enfoncées dans les larmes jusqu'aux genoux ? Il n'y a pas de salut tant que l'enfance, quelque part, apprend le monde par la faim et les yeux des fusils.


Il y a des jours où je doute de tout, quand je vois l'homme du 9 à 5 aller chercher sa paie et ses billets de loto. Il y a des jours où moi aussi j'échangerais mon chat pour un char, mon chant pour un salaire, mon âme pour un dimer, mon cœur pour une pile, mais les cris des oiseaux me ramènent à la vie. Je continue d'écrire avec mes vieux mots, mes virgules enrhumées, mes fautes d'orthographe, mes images rupestres au milieu de la ville, mes voyelles en sang, mes traits d'union entre les fleurs, mes bateaux en bouteille qui naviguent à l'estime, mes phrases en queue de chemise pour affronter l'hiver. L'espérance rongera son frein, s'il lui reste des dents. Je bois le bruit par les oreilles pour en faire des mots. Je touche aux animaux, à la terre et au ciel pour en faire ma peau. Je greffe la chair des méduses aux acrobates sans bras. J'embrasse mon amour pour en faire mon âme. Je redonne leur chair aux squelettes du placard, en oubliant un bas ou un bouton de braguette. Je voudrais voir la source faire l'accolade au fleuve et séparer le feu des cendres à venir.


Contrairement au loup qui se ronge une patte pour se sortir du piège, l'homme sans bras réclame des prothèses ajustées aux menottes et la femme sans maison un cadenas pour la porte. Gardez vos places assises, vos permis de séjour, vos visas de contrôle, je ne veux pas passer ma vie à ne faire que vieillir. Je passe en contrebande les mots qu'on ne dit pas, l'espoir sous le bras et l'amour caché au double-fond du cœur. L'exil des apatrides me sert de maison. La folie des orages me sert de raison. Le bois d'un crayon me sert d'aviron. Je fais ma route avec les pierres qu'on me jette. Je prends la mer sur un bateau de papier. Je prends le ciel dans mes bras pour essuyer ses larmes.

Publié dans Prose

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