Une erreur d'aiguillage

Publié le par la freniere


Le colibri pèse moins lourd que ses battements d'ailes. Je témoigne du passage d'un ange dans l'épaisseur des ténèbres, de la braise sous la neige, de la beauté fantôme. J'écris mon sang goutte à goutte, mon cœur mot à mot, sur la page des risques. Je ne jette pas les dés, je lance ma parole dans le cornet du vent. J'ajoute des images au collage du temps. J'avance dans mon corps comme la musique dans la voix, un petit mot d'espoir dans la tête du rêveur. Seule la douceur de l'air sait défier les épines. Ce ne sont pas les blessures qui dessinent la lumière, ce sont les cicatrices et les battements du cœur. La forme d'un caillou est sa façon de parler. La chlorophylle éclaire l'intérieur des fruits. Quelque chose de plus grand habite le petit. Un seul doigt qui bouge agite l'univers. Les routes n'ont pas de porte.

L'argent mène le monde, des cliniques d'avortement jusqu'au trafic d'enfants. À défaut d'affronter la mort, l'homme donne sa vie pour des objets. Il transporte son cœur comme un colis suspect. Est-il encore possible de prononcer le mot amour sans qu'on éclate de rire ? Le sang menace d'affleurer entre chaque mot tu, chaque larme qu'on refoule, chaque baiser qu'on fuit, chaque fleur qu'on écrase. Dans la distance qui nous sépare de nos rêves, l'espoir s'ankylose. La musique se perd dans le bruit des moteurs. Les fleurs en marche vers le puits ne trouvent qu'une eau morte.

Il n'est pas vrai que l'homme soit un dieu. Il prend son vol d'un pas hors des sentiers battus, d'une erreur d'aiguillage, d'une goutte qui s'éloigne des éponges trop pleines, d'une lettre d'alphabet sabotant le mépris. On n'écrit pas la route. Elle s'écrit elle-même sur la boue des souliers. S'il n'y a pas d'échelle, je grimpe sur mes pas. Je monte sur les mots. J'ai grandi près de ma table d'écriture. Des cailloux affectifs sont posés sur les mots. Le chat les fait rouler comme s'il faisait des phrases. Dans l'ombre de la lampe, ma mère fait des signes. Elle repasse en chantant mes voyelles fripées. La lumière constamment recommence la fleur.

Je me sens à l'étroit dans des souliers de ville. Je préfère encore les piqures d'insectes sur la peau de mes pas. Je vêts à peine mes pages de prose poétique. On n'attache pas le vent comme un lacet de bottine. On souffle dans son cou. Congédiant les idoles, je parle avec l'abeille et le micocoulier, le ver de terre et l'homme. Je ne prends pas les armes, je prends les larmes où elles tombent pour en faire un sourire. J'effeuille la prose sur la rosée de l'aube. Je verse mon âme dans le pot de l'espoir. Je dialogue avec l'invisible. J'apprends la langue de l'azur dans le pollen sonore, le charabia des boues, les pointillés du cœur, l'écologie du fruit, la logique des eaux, le jargon des cailloux tenant tête à la mort. Je vais la main ouverte à la moindre lumière. Il n'y a que la vie pour ennoblir la mort.


Publié dans Prose

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