Il n'y a ni proche ni lointain

Publié le par la freniere


Ceux qui s'accrochent au décor ne trouvent que le vide. Peu importe les bosses, les cailloux, les épines, je marche avec le cœur appuyé sur le sol. Il y aura toujours de l'orage dans l'air, un doigt dans l'engrenage, de l'huile sur le feu. Il n'y a ni proche ni lointain. Il n'y a pas de différence entre une paire de sandales et un avion de ligne, si ce n'est la vitesse. Je ne tiens pas à vivre plus vite que les plantes. Je n'ai rien à prouver. L'évidence des preuves n'allège pas l'affreux poids du réel. La vie n'a rien à vendre. C'est l'homme qui cherche encore à faire son profit du rêve de chacun. Il néglige son enfant pour promener son chien. Le moindre petit geste est un rapport de force. Nos souvenirs se perdent dans la mémoire des ordinateurs. Nous nous laissons rêver par les machines, manger par les banquiers, ronger par le profit. Nous nous laissons mourir sur une chaine de montage pour payer l'hypothèque. Il y a un trou quelque part où s'enfonce le cœur, où la tendresse ratatine, où l'amour se noie sous un flot de bêtises.


Tant d'enfants ne peuvent plus pleurer tant leur corps est à sec. Tant d'hommes ne peuvent plus aimer tant leur cœur est meurtri. Les insectes s'inquiètent. Le pas de l'homme écrase la confiance de l'herbe. Debout sur la colline, les grands chênes rêveurs ont peur pour la terre. Craignant la sécheresse, tout ce qui pousse et verdoie porte son oasis à bout de bras. Chaque bête, chaque plante, presse la vie comme une éponge. À cause des trous d'ozone, les plus belles épaules doivent cacher leur peau. C'est pour protéger l'homme que l'arbre fait de l'ombre. Ce dernier voit des planches dans les branches sans nœuds. Seul le profit l'émeut. Il cueille tout ce qui pousse sans remercier la terre. Les vagues font le gros dos sous son regard de fer et les oiseaux s'enfuient au bruit des tronçonneuses.


Le loup regarde en lui pour trouver sa présence. L'homme compte ses sous et ne se trouve pas. Cherchant midi à quatorze sur le cadran des montres, il ne voit plus le temps colorer l'horizon. Il ne veut pas savoir ce que pensent les fleurs ni la tête du ruisseau quand elle rêve à la mer. Quand il voit de la mousse autour des grands arbres, il ne sait plus, il ne veut plus savoir, s'asseoir en petit bonhomme sur un tapis volant. Il ne vole plus de pommes mais force le pommier à travailler pour lui. Il ne se souvient plus d'avoir aimé la source, l'odeur du chèvrefeuille, un écureuil roux. Il ne voit plus le monde par l'œil du chevreuil. Il ne sait plus courir là où le ciel touche le sol. Il dort pour dormir sans devenir un fleuve, un fauve, une fauvette. Il mastique le pain sans goûter sa lumière.


J'ai eu tort moi aussi de vendre ma sueur. Je la donne aujourd'hui pour réparer les choses. Je cherche un sens quelque part qui ne soit pas unique. La route se mesure aux pas d'un homme libre. Quand il marche, il précède ses habits. Je joins mes phrases comme des mains à la conquête des astres. Dans le passé des fleurs est l'avenir de l'homme. Je me perds dans les bois pour mieux me retrouver. Je laisse le ruisseau inonder mes synapses et l'air sous ma chemise reconnaître ma peau. Je cherche pour mes mots des pierres colorées, des cèpes, des framboises, la promesse des pluies pour l'humus des pages. Du microbe à l'enfant et de l'insecte à l'homme, je laisse la lumière contaminer ma voix.

Publié dans Prose

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