Avec toutes mes dents

Publié le par la freniere


Je porte encore en moi le sang d'un vieil indien. Nous sommes d'un pays où les souffleuses effacent l'histoire. Quand on n'a rien à perdre, on n'a rien à cacher. Si j'ai volé des mots dans la rue, les quais de gare et les comptoirs de bar, c'était pour les donner. Chacun signe comme il peut la prose des viscères. Excusez-moi du peu. J'ai pris les mots où ils étaient, au fond des tripes et des oreilles, au cœur des roses et des outils, dans le parfum des larmes et les odeurs de la noune, dans les pilous d'enfance et les minous de poussière, les lambeaux d'arc-en-ciel, les bourgeons de la souffrance et la rumeur des hommes. J'ai plus appris des bancs de neige que sur les bancs d'école. J'ai jeté ma défroque sur les épaules du froid et le p'tit change de l'âme aux quatre coins cardinaux. J'ai toujours eu les poches trouées et les plis de pantalon comme des broches à clôture, la parole bancroche entre les quadrillés, un bock à bière parmi les tasses de thé, un pouce d'habitant dans les petits doigts levés, une peau d'ours mal léchée pour accueillir les peddleurs. J'ai mis mon cœur dans le tordeur pour essorer la vieille misère. Je me réclame du froid, de la neige et du feu, de la javelle des oies blanches et des maskinongés, de la gigue irlandaise et des tam-tams indiens.

Il m'arrive d'envier les canines d'un loup, la tendresse d'un faon, le flair d'un renard, la paresse d'un ours, la vérité d'un fruit, la souplesse de l'eau. Il m'arrive de renier les hommes quand ils se prennent pour un dieu. Il me faudrait parler avec les gestes pour le dire, en désespoir de cause, en calvaire, en maudit. Je n'en peux plus de mourir à petits feux, entre chien et loup, sous l'œil vigilant des écrans. Même la misère est à loyer. La raison des marchands est un abus de pouvoir. On a fait des aïeux les pensionnaires du mépris. Les enfants rentrent dans leur linge comme dans un personnage qu'ils n'auraient pas écrit. Les possesseurs de vérité aiguisent leurs couteaux pour trancher la question. Ils affranchissent les timbres sans libérer les mots. Pour un bout de relique, la guenille d'un drapeau, une once de pétrole, ils se renvoient la balle à coup de mitraillettes et mettent en joue les mots au lieu de les mettre en bouche. C'est le chien du profit qui nous promène au bout d'une laisse, au bout d'une liasse ou d'une carte de crédit. L'odeur amère des sous nous reste dans la gorge.


Je retombe en enfance comme la pomme d'un pommier, la chair ouverte aux bras de l'eau. Je reprends le crachoir et le micro des fleurs pour vous parler d'amour avec toutes mes dents. Je me paie de mots à défaut d'un salaire. Je ne veux rien savoir de la guerre des prix. Je ne vais à la banque que pour tirer la langue. Je plante mes semences hors des sentiers battus. Je sens monter la sève dans la colère en bois debout. À force fuir vers le sud, nous avons désappris à féconder la neige. Corneille, ma noire, comme dirait Miron, ne nous laisse pas tomber. Réveille les matins à goût de sortilèges, l'odeur des résines parmi les sapinages pour que le printemps brame comme un cerf sous un orage de coups de foudre. Les idées qu'on réduit au silence sont comme la mauvaise herbe. Elles repoussent toujours. Dans l'enfer qui nous reste à vivre, j'ai pris parti d'aimer jusqu'aux gencives de l'espoir.

Publié dans Prose

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