Quand j'aurai tout donné

Publié le par la freniere


Il y a des jours aux poings tordus, des jours à face de brute aux regards d'assassins, des jours habités par les blattes, les cafards et les rats, des jours de banquiers et de marchés aux dupes, des jours nazis au crâne rasé de près, des jours sans sourire, sans pleur, sans enfant, des jours sans berceau, sans tombeau, sans parole, des jours de chevrotine dans l'aile des rêveurs. Le cynisme règne et l'empathie se perd dans la clameur des ragots. Quand je vois les autos, je pense à la mort. Quand je vois les tombeaux, je pense à la vie. Quand je ne vois plus rien, je pense à mon amour et tout s'éclaire. Quand j'aurai tout donné, le meilleur et le pire, le sperme et la douleur, la cicatrices du départ et les blessures qui suivent, les mains pleines, les mains vides, les coups d'épaule, les coups de pouce, les coude à coude, le déluge des lumières et les hardes des ombres, le jour écartelé jusqu'à la démesure, la nuit pliée en quatre, la ligne d'horizon et l'infini silence, il restera les mots comme des traces de sang.

Je tends la main aux hommes, elle me revient sans doigts. Je tends aux bêtes sauvages le reste d'une main, elles me la rendent entière. Quand j'aurai tout donné, la mère de l'espoir, l'enfant du désespoir, les treillis d'épines et les semailles d'épaves, les pas qui marchent encore dans les souliers des morts, le cheval amoureux de l'avoine, le sourire des vainqueurs, le courage des vaincus, quand j'aurai tout donné, même rien, même la peau du rien et l'os du néant, quand j'aurai tout donné, la parole, la route et la locomotive, le cal de mes pieds, la laine et le coton, la haine et le motton qui oppresse le cœur, quand j'aurai tout donné, ma force et mon échine, ma faiblesse et mes pas, le dernier grain de sable où la mort s'embusque, je me ferai cueilleur dans un jardin de rêves, berger de la musique dans les Alpes des cuivres. Je n'en peux plus de réveiller les morts, d'enterrer les vivants, de cacher l'infini sous un costume de clown. Je planterai ma sève dans les hommes à racines, ceux qui sèment le blé pour le plaisir du pain. Je laisserai mon bureau propre et les mots sans licou, la porte ouverte au vent et de l'eau sur la table. J'irai sans carte en quête de ma source.

Publié dans Prose

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