Un petit peu de pain

Publié le par la freniere

                                                       photo: Gladys

Pourquoi tant de misère dans la richesse du monde ? Il y a trop d'absents au partage du pain, trop d'adresses perdues sur les lettres d'amour. Il manque quelques pièces dans le puzzle immense, les munitions du cœur aux armes des soldats. Chaque matin le soleil nous laisse une autre chance. La fulgurance des vivants saura-t-elle mieux faire ? Dans l'armoire du temps, les tiroirs se vident, ne laissant que les miettes, les bas dépareillés, les effets raccommodés de son prochain passé, l'espoir en négatif qu'on n'a pas su nourrir. La distance franchie n'abolit pas la route ni la ligne d'horizon. Les heures s'agrippent aux chaises, les regards aux fenêtres, la parole au crayon. Une étoile marche vers sa mort pour donner sa lumière.


Les mots traversent à peine les bouches pleines d'embûches. Les mots peinent. Les mots prient sans connaître un seul Dieu. Des pitres sont venus avec le pire en bandoulière. Une âme loge dans les pas et les gestes, multipliée par le souffle des mots. Chacun espère une lumière, une échelle de corde au pied de l'arc-en-ciel, une trace de doigt sur le miroir aux alouettes, une fissure dans les murs, un trèfle à quatre feuilles au milieu des orties, un souffle de caresses remplaçant les hosties, une tache de vin sur la table des matières, une place au soleil dans la cour du voisin, un petit peu de pain pour chaque faim d'enfant.


Chaque fleur au jardin est elle-même un jardin. Chaque pas est une route qui ne s'arrête pas. Chaque mot nous mène à l'inconnu. Le vent qui balaie tout n'efface pas les ombres. Les choses ont en commun le sens qu'on leur donne. Sous les doigts des marchands, la belle épure du monde se transforme en brouillon. Tous les fleuves se sauvent avant qu'on noie leurs rives. Les feuilles n'osent plus sortir des bourgeons. À tant donner son sang aux choses inanimées, l'homme s'exclut du vivant. Il porte sur le monde le fardeau de la preuve. Il se blesse les pieds avec ses propres pas. Il s'écorche le cœur avec ses propres ronces. Le berceau des naissances est déjà son tombeau.


L'oiseau dans l'œuf rêve-t-il qu'il vole ? Tant de mots dorment dans nos oreilles. Tant d'autres veillent dans chaque chose. Je syntonise ma voix à l'antenne des arbres qui capte les orages et l'accalmie du ciel. J'ai l'œil en fleur quand je regarde le jardin, les gestes d'une source quand je plonge dans l'eau. Il faut marcher sans but pour agrandir la route. J'attends toujours que le silence réponde aux mots, que les lignes des mains rejoignent l'horizon, que les branches des arbres s'envolent en oiseaux. J'attends toujours l'éclosion des paupières, la chlorophylle des images, la feuillaison du cœur. L'oiseau qui pique du nez sous une peau d'eau fraîche en ramène le suc. Je veux aller plus loin que les choses qu'on touche, que le ciel qu'on voit, que la mort qui attend.


À force de porter le monde sur le dos, il nous pousse des ailes. Les visages qu'on croise ne s'effacent pas vraiment. Les traits de la rencontre se multiplient sans cesse. Je prends le temps d'aimer chaque pétale de fleur, chaque goutte de pluie, le temps dire oui au tonnerre qui gronde. Je prends la peine de dire chaque image imprévue, chaque sourire des choses. Dans la rareté de l'herbe vivent des millions d'insectes. Je les entends marcher sous la pierre des ans, grignoter les racines à l'envers des arbres. La sève porte à son sommet la patience des fruits. Appuyé contre un arbre, je regarde le ciel et tous ses vents couchés sur le lit des nuages. Sur le sol qu'on foule, le rêve que l'on n'atteint jamais trace l'itinéraire.


Il n'y a pas de mur sans secrète fissure ni de désert sans oasis. Les feuilles en tombant sur l'humus du passé préparent l'avenir. Les cris entre deux rives peuvent servir de pont. Je rends aux morts les mots qu'ils m'ont donnés. Je rends à l'air ce qu'on lui prend. Un même souffle anime l'escarbille et la pierre, le cosmos et le ventre. Je ne veux plus cogner au vide entre les hommes, sur les épaves de toutes sortes, les grands rochers muets, les portes imaginaires. Bras ballants, je m'accroche par les pieds à mes dernières paroles. Je perds la tête dans le vertige d'un trapèze. Les mots tombent de mes poches et colorent le sol. Aiguisant mon crayon sur la plus vieille pierre, je fais des arbres avec des plumes et des oiseaux de bois. Je dessine un visage à ce qu'on ne voit pas. Je ne lis pas les lignes de la main mais la ligne des mots dans la main du silence. Il n'y a que les nomades qui connaissent les routes, le chant des pistes, le feu des caravanes. Le pied qu'on lève hausse la route à chaque pas. Le monde prend naissance de ce qui meurt en lui.

Publié dans Prose

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