La photo (Québec)

Publié le par la freniere

Vous avez provisoirement épuisé vos poursuivants, les mendigots, les malades, les agonisants. C'est la tête lourde, les épaules endolories et les yeux brûlés - ce fusil encore chargé, posé contre le mur des dissensions. Et vous, emporté par le train de votre propre souffle, adossé à cette trêve inespérée, qui hésitez entre l'appareil photo et le prochain avion. Derrière, une odeur de charnier, une détresse plus vaste que tous les champs de blé mis bout à bout. L'enfant décharné échappera peut-être aux vautours. Il ne suffit de dénoncer les images en mangeant le pain des autres, il ne suffit de se désoler entre deux tasses de café. Jamais n'en reviendrez, jamais ne vous consolerez.

Vous êtes parti.

Aujourd'hui, vous ne savez pas où se tourne votre propre coeur désaffecté, entre poste restante et appareillage au très long cours, posez deux doigts sur le frêle poignet de la gloire, confondez votre pouls et celui d'un mort qui vous regarde encore, le matin, quand vous mouillez votre blaireau et repoussez avec la lame du rasoir l'homme déshabillé de lui-même contre le mur qui l'a gardé de son humanité.

 

Laila Cherrat


Publié dans Poésie du monde

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