La raison du plus fort

Publié le par la freniere


Il nous faut perdre l'habitude de Dieu, nager sans bouée, traîner la route avec ses pas, désapprendre la loi, retrouver les racines sous le béton des villes, sortir des musées le silex et l'espoir, trouver la source sous la peau. Dans le commerce des idées, on oublie les poètes. La culture en cul de poule affronte les sondages. Les cotes d'écoute bâillonnent la révolte. Les cordes vocales priment sur les cordes sensibles, le sirop des violons sur les battements du cœur. À quoi bon écouter les répliques ? La vérité bégaie derrière le décor, assise incognito à l'ombre des spot-lights. Où le blé fait du pain, où l'homme fait l'amour, l'argent fait de l'argent. La nudité des femmes ne lui sert qu'à vendre. La raison du plus fort est celle des peureux et des lâches. Le cours de la Bourse dévie le cours des rivières. Les enfants ne grimpent plus dans les arbres. Ils ne lancent plus de ballon rapport aux vitres du voisin. Ils n'ont plus le temps de rêver ni même pleurer mais ils sourient quand même. Ils jouent sur les champs de bataille entre les mines et les cadavres, au fond des arrière-cours entre les seringues et le sida. Quand ils ne veillent pas à la lueur des mitraillettes, ils dorment à la lumière des écrans.


J'avance contre le vent la flamme d'une chandelle sans cesse vacillante. La main de la révolte en protège le feu. Le bleu du ciel au fond d'une poche, le monde en bandoulière, il suffit d'un pas pour côtoyer l'abîme. J'ai beau retrousser les manches de l'espoir, ses poings ne suffisent pas à défoncer les portes. J'ai beau chanter les fleurs, les racines pourrissent sous la terre malade. J'ai beau croire les loups et l'appel des forêts, les ours et les ratons laveurs squattent les dépotoirs et fouillent les ordures. J'ai broyé du noir trop longtemps. Je cherche la couleur dans cet amas de cendres. Nouer ensemble deux ou trois mots ne fait pas un habit. Je me promène avec le cœur à moitié nu. Je laisse aux oiseaux le vertige de l'air. Je ne veux pas m'élever plus haut que le brin d'herbe. J'appartiens à l'humus. J'épouse les semences et les graines qui germent, chaque syllabe arrachée au néant, la perfusion des pluies sur l'échine de la terre. Quand je trouve ma route, c'est pour m'apercevoir que la mort était là bien avant ma naissance. Je lègue à mes enfants le devoir d'aimer mieux que je n'ai su le faire.

Publié dans Prose

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