Un mot entre les dents

Publié le par la freniere


Les mains ne rient jamais sur la crosse des fusils. Elles sont faites pour la peau, l'argile, la farine et le bois des guitares. Je suis là, debout, titubant, un mot entre les dents, un seul, mais sans savoir lequel. Un jour, peut-être, la mauvaise herbe de l'amour envahira les rues, les vergers, les gares et les maisons elles-mêmes. La pluie tombera drue dans les gracieuses graminées. J'attends la floraison sur le limon des bois, une lézarde bleue dans les briques du réel, le tuteur manquant aux éclopés du cœur, des regards qui touchent comme des mains d'enfant. Les mots qui disent le silence écoutent les étoiles et les murmures de l'eau. Ils inventent des femmes aux fenêtres fermées, des sources dans la nuit, des ponts entre les hommes, des étalons broutant l'avoine folle du rêve. J'écoute sous la lampe l'encre sonore du papier, le bois de rose des poètes. Je suis à la fois le lecteur et le livre, ce qui m'échappe et ce qui vient, le mort de demain et le vivant d'hier.

La parole en moi est une basse continue. Sans elle, la musique se tait. Il n'y a plus rien qui fasse écho aux battements du cœur. Je saisis mal ce qui est moi dans l'informe des choses. Il me suffit d'une poignée de voyelles pour ranimer le feu, redonner chair aux fleurs de papier, retrouver la forêt parmi les nœuds des planches. L'univers tout entier redevient une étreinte. Tout le cosmos tient dans une seule caresse. Ce qui respire encore s'agite entre les mots. Chaque atome, chaque seconde, chaque respiration, est une fraction de l'infini. J'ouvre le poing et les doigts, cette fleur aux pétales ongulés. J'ouvre les yeux à même l'horizon. J'apprends à même l'inconnu. Chaque pas, chaque geste, chaque désir, est un élan de vie. Le monde se construit sans cesse, de la première étoile jusqu'à la mie de pain.


Ceux qui ne veulent pas aimer passent leur temps à être morts. Je veux passer le mien plus vivant que le cœur. Je ne suis pas qui j'allais être. Je ne serai pas qui j'étais. Je suis en train d'être constamment. Mes mots forment sur la page une maison de Gaudi, pleine de racoins secrets, de courbes, de méandres, de vagues entre les lignes, de voyelles laissées libres, de rampes qu'on touche à peine, de marches vers le ciel. Je caresse des yeux le vol des oiseaux. Chaque poème est une cabane dans un arbre, un périscope au milieu des racines. La rivière et la plante s'échangent l'espérance, la texture des fruits et l'odeur des fleurs, l'exubérance de la sève et le cycle du temps. Une forêt est un orchestre à cordes. Les bois s'y mêlent aux violons des oiseaux. Le son est une bulle dans le champagne du vent. Les pas recroquevillés s'étirent sur la route et se mettent à danser.


Nous sommes toujours un peu moins que celui que l'on est. La main qui pousse le berceau est la même qui ferme le tombeau, la main qui demande pardon et celle qui vote pour la guerre, la main qui arrache les fleurs et celle qui écrit, la main qui déchire et celle qui tricote, la main qui cherche l'autre main dans un ultime effort. Une rangée de gestes s'aligne dans mes bras, ceux d'hier et de demain. Ce que mes yeux ont vu, je le verrai encore en fermant les paupières. Je vois des milliers de morts au-delà de ma vie et des milliers d'enfants viennent prendre leur place. Enfant, la terre n'était pas ronde. Je courais sur le bord et lançait des cailloux. Ils continuent de tomber dans les mots que j'écris.

Publié dans Prose

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