10

Publié le par la freniere

Je n'ose plus faire la vaisselle. Quand il ne dort pas, son oeil est un vortex aspirant mon espoir.

Si la voix, c'est la vie d'un corps, qu'en est-il des mots que l'on écrit pour soi ?

Les mots conversent dans ma tête comme un vrai dialogue. Le temps se dilapide en syllabes et en cris, un peu comme quand on parle.

Il y a des jours où le temps ne passe plus. Il continue sa route dans le sac du facteur. Il y en a d'autres, il s'arrête comme une lettre sous la porte .

Le temps tourne en rond. Quand il s'arrête, le monde continue de se mordre la queue.

On croit jouer avec les mots mais ils se jouent de nous. On ne dit jamais tout. Sous les mots usuels, on se bute au silence. Les mots d'un seul se cachent dans les mots dits par tous. On a peur qu'ils remontent comme cette eau qui devient folle en chauffant.

J'entends toujours des pas dans mon propre silence, les pas du doute ou de l'angoisse, les millions de morts sans sépulture qui hantent l'espérance. Ils attendent comme une épave le courant. Dans les cris les plus forts, il demeure toujours une part de secret.

J'ai peur moi aussi de ne plus me réveiller, ou de le faire dans les bras d'un fantôme. J'ai peur des blancs de mémoire et des bleus sur le cœur, des cicatrices ouvertes avec le dégel, du sang qui coule à côté des blessures. Beaucoup partagent le même espace et le même temps sans se rencontrer jamais. Ils sortent à la même heure sans parler ni se taire. Lorsqu'on m'aura tout pris, il restera mes mots fidèles comme une ombre qui traîne son soleil. Il restera mes mots mais aussi leur silence.

Faut-il vraiment souffrir pour savoir qu'on existe ? Je préfère sourire en écoutant des yeux le chant du caméléon.

Qu'elle est donc cette voix qui ressemble à la mienne si j'étais une femme ? Elle a la même odeur que les lettres sous la porte .

On marche vers le temps sans voir qu'il nous suit et tire le tapis.

Le silence ici n'est pas de tout repos. Il contient tous les bruits qu'on refoule, les pas dans l'escalier, les voix qui fissurent les oreilles des murs, les vrombissements étranges qui agitent la ville Faire le sourd est un acte de la volonté. Le silence fait mine de se taire.

Je m'allonge dans mon lit sans dormir, grattant jusqu'à l'os la peau des souvenirs. Même le sommeil fait faux bond. Quand je ferme les yeux, toutes les choses ouvrent les leurs et je me sens guetté par mon propre fantôme. Le fil de mes pensées s'enroule sur une pelote d'épingles.

Sur mes cahiers, les mots s'enchaînent et se déchaînent, tissage de nerfs et de visions. Mon journal est un rêve. L'écriture s'accommode mal de la réalité mais trop de rêve l'édulcore. J'ai encore de quoi nourrir mon ventre, c'est ma tête qui a besoin des autres.

J'ouvrirai toutes les lettres tantôt. Déjà leur parfum m'enivre.

Quand le laitier des rêves ne fait pas son métier, je me réveille à sec. J'avale mes mots de travers. Ils m'écorchent la gorge.

Quand on ampute un fleuve, un brin d'herbe, une fleur, c'est toute la terre qu'on malmène. En me terrant ici, se pourrait-il que je manque à quelqu'un ?

Les choses se perpétuent. J'ai troqué le caillou des marelles pour la bille des mots.

Il y a des jours où les heures font relâche. Le cœur ferme boutique. Dans le cerveau, les ordures encombrent les neurones. Les idées ne sortent plus sans parapluie. Les hommes laissent la clef et emportent la porte . C'est l'une de ses journées. On marche dans une pensée sans mots, le cerveau traversé par la nuit. Les injures sont parfois du miel à côté des silences. Les ronces font la foule pour pénétrer la chair.

Quand le soleil décline, je n'ai plus une ombre mais plusieurs, une ombre gigogne. La plus petite rejoint dans le passé mon petit corps d'enfant. Contrairement à ce qu'on croit, le temps est fragile comme une peau de chagrin.

Ce sont toujours les pauvres qui paient les pots cassés, les enfants rieurs qui sautent sur les mines. Quand on ampute un fleuve, un brin d'herbe, une fleur, toute la terre écope.

 

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article