Dans la splendeur du monde

Publié le par la freniere


Les doigts des musiciens touchent la musique comme les mots touchent les yeux. L'amour tient debout ceux qui se tiennent la main. Assis sur la colline dans la lenteur des érables, je n'envie pas la voile des voiliers ni la queue des sirènes. Tout l'horizon se courbe dans mes yeux sous la caresse des images. Entre chien et loup, l'ombre et la lumière s'unissent pour chanter. Le soleil et la pluie fécondent les vasières. Le vent pliant ses jambes fait des sauts de chevreuil. Les fleurs dans les champs dressent leur tête d'enfant. Une chorale de grillons entame un opéra. Tout m'est force et présence. Je regarde le monde pour la première fois. Je renais avec chaque bourgeon qui ouvre son corsage. Les plantes dressent leur sexe et la sève sent bon au prépuce des arbres. Mes pas mangent la route comme un pain de campagne. Les mots écrits dehors ont un parfum d'humus, la liberté du vent, l'imprévu des orages. Je me saoule de pollen, de soleil et de vie. Il n'est que de céder au vertige des bêtes.

La journée sera douce comme un thème de Bach. Je plonge ma mémoire dans l'intime de l'eau. Je retrouve les airs que fredonnait ma mère. La rosée fait chanter la corolle des robes, le calicot des fleurs, les toiles d'araignée. La tôle des toits s'allume. Une pincée d'oiseaux assaisonne le ciel. La journée sera belle. Je transporte au jardin la pioche de mes mots, une brouette de rêves, un arrosoir d'arc-en-ciel. Sur le bord du ruisseau, la sagesse a pris la forme des galets. J'attends que les arbres portent leurs feuilles comme des ombelles, que les barbots réveillent la barbe des vieux murs et les plantes à siliques. Les petits suisses ont les bajoues qui gonflent dans le creux des mâchoires. La terre est en sueurs. Mes pas s'enfoncent dans le sol comme on laisse une trace à l'endroit des aisselles. Le monde n'est pas plus vieux que le dernier bourgeon. Tout est salé. Tout est sucré. Des milliards d'insectes mastiquent le silence. Les nids comme des paumes renversées tiennent les œufs au chaud.


L'oiseau se berce dans ses plumes. Le vase des paupières arrondit les images. Je mets les mains aux choses de la terre. Je grimpe sur les épaules d'un arbre pour que mon regard fasse l'accolade au fleuve, le grand Saint-Laurent fou libéré des embâcles. Je mène paître mes yeux dans un parc à images. Le soleil brille entre les branches. Comme une grande fille folle, la balancine fait la fête au passage du vent. Une dernière flaque de neige se traîne encore les pieds. Les dents croches d'un râteau esquissent un sourire. Des aigrettes voltigent, je ne sais d'où venues, des papillons de paille, des bulles de saveur. Des pissenlits renaissent dans l'odeur de la neige qui imprègne le sol. La journée sera belle. Les flammes ont délaissé les cendres de l'hiver pour rallumer les yeux. Tous les chemins du monde agrandissent mon pas et les rigoles rient en gonflant leurs biceps.


Le caleçon d'or des semences se remet à briller. En jouant de la hanche, la ligne d'horizon remet de l'ordre dans sa jupe. La journée sera chaude. Le printemps distribue l'azyme du beau temps. J'apprends beaucoup du monde en épiant le parfum, en caressant l'écorce, en cueillant des échardes dans le panier des ronces. Ma table d'écriture a fait peau neuve. J'écris dehors sous un érable à sucre. Je mets du bleu sur les pages à venir. L'herbe se lève entre les phrases. Les consonnes stridulent comme de psylles romantiques. Les voyelles ovulent entre les parenthèses. La terre au goût de femme soulève ses collines. Ses ruisseaux poussent leur rengaine jusqu'aux crêtes du langage. Je découvre mes mains tout au bout de mes bras, la route sous mes pas, mes traces de pieds nus sur le sable du temps, la fourche de l'éclair soulevant l'horizon, la simple chose d'être là, tout le corps à l'affût dans la splendeur du monde.


Publié dans Prose

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