Annie Salager

Publié le par la freniere


Moi je

La nature, la louange ont été mes modes opératoires les plus spontanés. Le quotidien fut longtemps peu présent dans ma poésie. Le poème voudrait l'éclairer par une quête du réel et par sa propre réalité de chair des mots. Le détour est consubstantiel au poème. Par ailleurs, mon seul rapport à l'autobiographie dans le poème est un recueil: Le poème de mes fils, où j'ai rassemblé les poèmes écrits pour mes fils quand ils étaient petits puis adolescents. Un récit: Le pré des langues, parle d'un lieu d'enfance. Mais une vie (le quotidien) n'est intéressante que par l'écriture que l'on fait d'elle. Mes études d'espagnol m'ont aussi amenée à rêver sur les siècles reculés où, au milieu de la même barbarie qu'aujourd'hui, les hétérodoxies religieuses -cathares, soufis, kabbalistes- fécondaient synthèses et connaissances. D'où le roman Marie de Montpellier.

J'ai eu à l'adolescence deux ou trois « vocations », dont théâtre, danse et auparavant....couvent. J'évoque ces vieux et vagues désirs parce qu'ils manifestent une contradiction entre joie de vivre et retrait. La poésie tire sa réalité de cette tension, on l'apprend vite à ses dépens dans l'existence, pour le plus grand profit de l'écriture. Sans saut dans le vide il n'y a pas de voie pour la voix, sans silence il n'est pas de chant. Il faut risquer, lâcher les certitudes, fermer les yeux, cela permet d'exiger de soi, d'aller en creusant. Peut-on parler de spiritualité, je ne sais et ne veux pas savoir. Il s'agirait d'une spiritualité sensuelle et polymorphe qui n'a rien d'orthodoxe et n'est d'aucune confession. Le poème nous mêle à la lumière, la poésie comme la biologie portent à l'admiration du vivant.

Toutefois aujourd'hui, alors que toute synthèse ethnopolitique, économique, éthique nous glisse des doigts, que l'Image toute-puissante et omniprésente efface la mémoire, qui est le premier aliment du poème, aujourd'hui dire la danse du monde (sa barbarie) et le feu sous les mots exige toujours le couvent laïque mais la crise planétaire sans précédent, que chacun ressent à sa façon, engage l'écriture dans une urgence qui la modifie, et lui fait retrouver un quotidien pourtant dénié au début de la page...

 

BIBLIOGRAPHIE

Poésie
La nuit introuvable (Henneuse 1963) Prix René Blieck
Présent de sable (Chambelland 1964)
Histoire pour le jour (Seghers 1968)
La femme buisson (SGDP 1973 Litho Max Schöendorff) Prix J.Cocteau
Les fous de Bassan (SGDP 1976 Litho Max Schöendorff)
Récit des terres à la mer (federop 1978 Litho Max Schöendorff)
Figures du temps sur une eau courante (Belfond 1983)
Chants (Comp'Act 1988 Rééd. 1994))
Le poème de mes fils (Ed. En forêt. bilingue français-allemand 1997)
Terra Nostra (Le cherche midi 1999) Prix Louise Labé
Les dieux manquent de tout ( Aspect Rééd. 2004)
Rumeur du monde (L'act Mem 2007)
Gazelles et autres humains (Tawbad, Tunis 2007; bilingue français - arabe)

Editions à tirage limité
Dix profils sur la toile, l'été (illustrations Pierre Jacquemon. Henneuse)
Les lieux du jour. Pulsations. Mémoire déchirée. Vite au lit. (4 livres manuscrits Ed. A travers. Acryliques de Jacques Clauzel)
Double figure de louange (Le Verbe et L'Empreinte 199O gravures Paul Hickin)
Calendrier solaire (Le Verbe et l'Empreinte 1997 gravures Marc Pessin)
Des lieux où souffle l'espace (Le verbe et l'Empreinte. Livre unique, gravure Marc Pessin 2001)
Poursuites, traces (Manière noire 1996 gravures Paul Hickin)
Dits de manière noire (Manière noire 1997 Ouvrage collectif Gravures Michel Roncerel)
La chasse à la gazelle (Manière noire 1999. Gravures Michel Roncerel)
Palmyre (Manière noire 2003. Gravures Michel Roncerel)
Ombres portées (Tipaza 2003 Ouvrage collectif, photos J.Clauzel)
Glissements vers l'une (dessins Maxime Préaud) 2004
Galta (coll. Le vent refuse 2005. Peintures Jacqueline Merville)
L'embarcadère de bout du monde (Manière noire 2006. Gravures Michel Roncerel)
Espaces (Recueil de la revue "Poésie en voyage", 2008)

Récits
Marie de Montpellier (Presses du Languedoc, 1991)
Le pré des langues (Editions du Laquet, 2001) interview
Un week-end chez l'autre (ouvrage collectif La passe du vent 2003)
Passants (ouvrage collectif Aedelsa 2004)
La muette et la prune d'ente (URDLA, Villeurbanne, 2008)

Traductions
Poésie castillane contemporaine (Poésie 1 n° 52, 1978)
Poésie espagnole, les nouvelles générations ( Ouvrage coll. PUL 1994)
Facile (Roman de Luis Antonio de Villena Climats 1999. Traduction)


Disparaît-elle à peine apparue à l'esprit, les traces du désert suggèrent ses pistes, la soif suit les réseaux de son souffle.
Si vaste son territoire.
Les sources y sont invisibles, et le troupeau les a pétrifiées de son piétinement.
Un vent chaud attise le désir, les mirages sont partout, elle penche le cou pour boire, pareille à la pleine lune dans les cernes marins. Comme le vent sur la montagne, la gazelle use le troupeau, elle ne cesse pas de passer en lui.
Sous la tente, ils échangent silencieusement la monnaie d'or.
Qu'est-ce qui épuiserait les métamorphoses sans fin recommencées de la gazelle et du troupeau ?
&

Sur les vallonnements neigeux
une couronne de soleils
brille dans la texture des cristaux
neige passée velours prairial
est-ce le temps ainsi enclos
qui surgit du chant de la terre
où l'univers pourrait se lire
sur une étoile de cristal
et une goutte de rosée
car c'est mon regard que je vois
dit un poète Soufi
dans le spectacle du monde

&

A la Gare de Lyon quelque chose dans la foule
dans le bruissement de chaque univers
un instant d'énergie plus dense ou que sais-je
traversait les voyageurs s'épuisait au ras des semelles
un souffle souillé de poussière une annonce
rôdeuse pétrie de minuscule humanité.
Venait-elle de l'horloge dressée dehors
ou d'une autre plus incertaine ?
Pareils aux oiseaux qui volent sous la verrière
les départs s'élançaient
et donc il y avait cela au milieu des voyageurs
qui ne semblaient pas voir
dans le métal des chariots et des trains
une chose issue de la foule
et la pénétrant d'un peu de lumière

&

Mais comment pourrais-tu échapper
et rejoindre l'espace où la rose t'attend
le jardin des délices
les caravanes rumoreuses du soleil levant ?
Comment gazelle qui me déchires ?
Je t'offre un lieu bien pauvre et clos
toi tu connais au désert des musiques sans fin
et voudrais que le vent les entende
que le vent les entende et il les porterait
nourrir d'autres musiques au loin
répondre aux soifs qui nous sèchent les lèvres.
Comment te délivrer tu me brûles gazelle
et tu le sais pour toi je meurs d'amour

&

Du bol blanc de porcelaine
que je pose sur la table
remués par une eau
le fond et la fine paroi
tremblent à peine où je bois
ce que dure une vie sur des lèvres

Annie Salager

Publié dans Les marcheurs de rêve

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