Une cervelle d'oiseau

Publié le par la freniere


Je suis né dans la plaine, sur le bord d'une rivière. J'ai appris à nager en détachant les quais. Aujourd'hui, je vis à la montagne, sur le bord d'un abîme. J'apprends à voler avec une plume et du papier. J'ai pris goût à l'altitude, au vertige des nuages. Je n'ai jamais terminé ma maison. Il y a tout un côté à ciel ouvert. J'aime qu'elle reste en suspens entre le rêve et la réalité. Les plus belles pièces sont celles qu'on imagine. Tout est clair et possible. Il y a des courants d'air à la place des murs. Je préfère la main du peintre à ses tableaux finis, les mouvements du bras, le recul devant le paysage, ce léger tremblement entre l'hésitation et la passion. Je préfère l'argile au plâtre des statues, la motte de beurre au vin de messe.

Je suis né d'une femme, je ne veux pas mourir en désespoir de cause. J'écris avec ma peau, mes mots, les vingt-six lettres de l'alphabet dont deux ne servent presque pas, avec deux-cent-six os, les lourdauds, les fragiles et quelques-uns fêlés, un cœur d'enfant, les deux mains d'un sourcier, une cervelle d'oiseau. Je fume des Camel à cause du palmier, du chameau, du désert. Je cherche une oasis au milieu des affiches, parmi l'indifférence et la dureté des hommes. Je préfère les racoins au centre du terrain, les rigoles aux rivières, les bibittes à poil aux chenilles des tanks, les avirons de bois aux rames du métro, les avions de papier aux pistolets à eau, les demoiselles sur l'étang aux drames sur l'écran, les cicatrices de chair aux greffes de plastique. La langue se cache dans les mots pour apprendre à parler. Elle voudrait bien sortir sans blesser le silence.


Je suis né entouré d'herbes folles, de rochers et d'orties. J'ai grandi sans tuteur dans un carré de sable. J'ai appris de mémoire la vache de la mer avec ses veaux de brume et le nom des étoiles que l'on ne voit jamais. Je n'ai aimé des villes, ces éponges pleines de faux, que les terrains vagues, les petits coins perdus où nichent les oiseaux, les bouts de fleuve cachés derrière les trains du port, le rire des enfants dans les cages à lapins. J'ai fouillé les ordures comme un énorme chien pour trouver l'absolu. Je suis passé depuis des seringues aux seringas, des lignes de coke aux courbes de la neige, de la mauvaise mine au ciel à découvert, des nids de poule à la chaleur des œufs qui viennent d'être pondus. Qu'importe que la craie des tableaux brise la ligne d'horizon et que le bleu du ciel soit maculé de chiffres, les théorèmes végétaux contrediront toujours la science des urbanistes.


Je suis né par amour, je ne veux pas mourir d'ennui. Je ne veux pas crever pour un billet de banque, la mine basse, la falle à terre, le motton dans la gorge au lieu d'une pomme d'Adam. Trop d'hommes fatigués de mourir se tuent pour en finir. Les femmes courbées portent le poids des hommes et la peur des enfants. Qu'est-ce qui a manqué au bout de la caresse ? Est-ce la vérité, l'amour, la tendresse ? La vie que l'on mutile, c'est aussi nous qu'on blesse. Les autos sont comme les vagues trop pressées. Elles viennent souiller la plage de mazout, de bouteilles ébréchées et d'épaves rouillées. Ma vieille bicyclette traverse les sentiers comme un lézard somnolent. Je transporte l'azur dans son panier de broche. Je ne suis pas un croyant en quête de rédemption. Ni sacrée ni profane, ma religion est autre, les arbres, les racines, les nuages qui passent, les fleurs qui embaument, les bêtes qui s'ébrouent, les femmes qui enfantent. À force de regarder, mes yeux voient l'absolu dans un fétu de paille, toute la mémoire des étoiles sur un simple caillou.

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Tit'Anne 09/05/2008 12:39

et toujours dans votre écriture cette merveilleuse quintessence qui fait sur moi, lectrice, le même effet qu'un alcool léger, ou qu'une nuit d'été passée en bord de mer avec un grand ami ou...d'autres choses que je ne sais dire !