Boulevard des Invalides (Québec)

Publié le par la freniere

Tu ne sors plus jamais
ton épouvantail de bois peint,
ton époux de temps clair.
Tu ne sors plus tes chevaux,
tes fous et tes baleines,
tu ne ranges plus tes mouettes
dans le tiroir des mouettes,
tu n'as plus d'animaux
et plus beaucoup d'espoir,
tu n'allumes plus le feu
qu'une ou deux fois l'été,
tu ne dors plus dans la neige,
tu ne chasses plus les cerises
avec tes grands airs gais
et c'est rare, c'est bien rare,
que tu te souviennes de moi,
de notre peur, du rire
et des trains de six heures.
Tu ne froisses plus le linge
des forêts,
tu ne cloues plus de dentelles
sur la carte du ciel,
tu n'ouvres plus les ailes
ou très peu
et ça ne s'envole pas,
pas plus loin que le bout
de ce dernier hiver
où on longeait le fleuve
brodé de parapets aux
reflets blancs
ou verts
qui duraient jusqu'au soir.
Tu ne dures plus jusqu'au soir.

Aujourd'hui,
plus facilement qu'avant
quand j'en vais la clef,
je circule dans ton vide -
plus facilement
car il est vide de toi, car
il est vide de moi.
Je ne vois plus cette
Lance plantée dans le matin,
Boulevard des Invalides,
Je ne vois plus ta voix.
Pourtant, je sais -
le duvet de ton corps
brûle encore sous la terre,
le vent sur tes épaules
fait toujours ce chant rauque,
mais tu n'as plus d'épaules
et tu n'as même plus d'ailes
et la lionne se retourne
sur sa couche de bois mort
et chaque dimanche écrit
aux dimanches qu'il y avait
et c'est des enveloppes vides,
des comptoirs sous la mer
avec leurs bateaux vides,
avec leurs poissons vides,
tu ne rentres plus tes loups,
tu n'enlèves plus tes gants
pour caresser la pluie,
tu n'as plus
tes mains nues sous les bagues,
cette bouche nue sous le vague,
ces genoux, ces pigeons,
ces nuages sur les seins,
tu ne rentres plus le soir
avec tes grandes bêtes froides
et l'odeur de la ville
au loin noir des allées
et je ne sais plus ton cou
qui bougeait dans l'air lourd
ni ta nuque pour ma gloire.
Même le seau à charbon
tu ne le rentres plus
dans ta maison violette
avdc tes quinze fourrures,
même les pépites de l'eau.
Et même ta langue est morte
et je la parle encore.

Pierre Peuchmaurd

 

Publié dans Poésie du monde

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article