Ventriloque

Publié le par la freniere


La nuit, sans musique sans fontaine sans chair, on s'aménage un néant confortable. On peut se faire oiseau, vagabond, ventriloque. On peut traduire en gestes la tendresse des choses. Les pierres tachées de doute ont l'odeur des roses. Une rosée scintille sur la plante des pieds. Une virgule change en arbre les phrases d'une page. Les corridors de Kafka se transforment en jardins. Passé les rêves de la nuit, le matin nous ramène à ce que nous étions. La vie nous mène beaucoup plus qu'on ne la mène. Je ne suis pas toujours en équilibre sur le fil d'horizon. Certaines phrases penchent d'un côté pour caresser la terre. Les autres tendent vers le ciel des lettres de prière. Je fais ami avec les arbres. Je courtise les fleurs. Je trinque avec le vent. Accoudé sur le comptoir du temps, je trace avec un doigt le pourboire d'un poème. Je prête au paysage un sourire d'enfant.

Quand les poèmes dorment dans le fond des tiroirs, les chiffres mènent le bal et déchirent le ciel, l'azur en mille miettes. Les oiseaux s'éteignent comme une ampoule au bout d'un fil. Le cœur se cherche un abri sûr en fuyant les bilans. Dans un siècle où l'argent mène le monde, il est difficile pour l'amour d'être contemporain. La moindre des caresses cache l'éternité dans sa ligne de vie, un peu de flamme entre deux cendres, un pain qui lève dans la faim. J'écris comme on se brûle. Je mourrai comme je vis, sans trop savoir pourquoi. Laissant la place aux mots, je me tiens dans la marge. Je ne suis que leur scribe qui cherche ses lunettes. Je ne prendrai jamais le réel au sérieux. Quand la phrase est trop grave, mes mots pouffent de rire et prennent le mors aux dents. Mes yeux driblent en louchant le ballon des images. La vie comme une balançoire passe du nord au sud. L'orage, le cheval, la neige, le printemps m'émerveilleront toujours.


Des pages sans frontières s'agitent sous mon crâne, des vents multicolores, des pensées saugrenues, des poèmes inutiles. Des petits soldats de plomb aux blessures de l'âme, ma mémoire est pesante. Je jette aux quatre vents mes erreurs de jeunesse. La vérité se fane sur la tige du temps. Je ne sais pas où commencent les mots. Je les attrape au vol sans savoir où ils mènent. J'ajoute quelques larmes, une voyelle en sang, un verbe trop pesant. Ils continuent sans moi et m'effacent à la longue. Le vieux fauteuil sans mon chat continue de ronronner. Je jette encore des os en mémoire d'un loup. J'ai beau mettre des mots entre la mort et moi, je sais bien qu'à la fin le silence m'attend.


Les malheurs de chacun sont un petit malheur mais, quand ils s'additionnent, le bonheur capitule. L'oiseau se blesse à chaque coup d'aile. L'homme se perd à chaque pas. L'arbre ne sait pas à chaque feuille s'il se rendra jusqu'à l'hiver. Même les orignaux portent leur bois en croix. Les lettres se mélangent dans le sac du facteur. Le rêve s'essouffle. Le cœur du monde a des ratés. Le moteur tousse et perd son huile. À défaut de petit change, j'ai les poches pleines de mots. J'ai du soleil à revendre mais la pluie n'en veut pas. Les tasses s'entrechoquent dans l'armoire des vies. Je ne retrouve plus la salière des larmes, la poivrière des cris, le pichet d'amertume.


Il faudrait aimer ses mots comme l'arbre ses feuilles et la mer ses vagues. J'ajoute à chaque jour un grain de sel dans l'eau, une rivière enceinte de plages inconnues, des i qui lancent leur ballon, des lits qui se réveillent et débordent les rives, une flûte, un Mozart, une rivière, un lexique des odeurs, un verbe conjuguant l'amour à l'infini. Derrière le réel, tout un monde surgit. C'est là que je me tiens, un azur à la main, pour le plaisir du mot. Je suis incompétent face à l'éternité mais je sème quand même de l'eau sur un désert, des pas sur la poussière, des flammes sur la neige.


J'entends marcher les morts derrière la maison, dans la colère des chiens et les cris des cigales. Je les entends parler parmi les mots que personne ne dit, les prières oubliées, les caresses avortées et la conscience héréditaire de chacun. Il faut penser aux hommes d'avant nous et aux enfants d'après. Que peuvent-ils espérer du présent ceux qui vivent pour aimer ? L'argent salit jusqu'au désir. Chaque heure est un peu moins le temps. Chaque jour est un peu moins la vie. Chaque homme n'est plus qu'une apparence. La vie que l'on croit tenir à bout de bras n'en est plus que l'étoffe. Le temps prend l'apparence des choses que l'envie seule anime. On ne croit plus au monde qu'en se cognant aux chaises.


Je n'ai pas besoin d'une batterie de Bic, de tics d'écriture, de cahiers annotés ni de romans ouverts à la page des chaises longues. Un crayon me suffit pour enjamber la foule, pour traverser la mer, pour toucher aux étoiles. Une phrase me suffit pour traverser la porte sans l'ouvrir. Les mots ronds de l'été caressent l'horizon. Dans cette partie du monde qu'est la nuit, nul besoin de passeport. Je grimpe au fil de la parole, nouant et dénouant les nœuds à mesure que je monte. La lumière me rattrape toujours au détour d'une ombre. Si les étoiles clignotent, les yeux du soleil ne se ferment jamais. Il y a du vague à l'âme dans la tête du sable, des traces de lumière sur les banquettes de l'ombre. Il y a un oiseau rare dans ma cage thoracique. Il faut du feu pour croire aux cendres. Il faut un arbre le matin pour allumer la vie. Il faut des mots pour croire aux hommes.

Publié dans Prose

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