Jacques Lacarrière

Publié le par la freniere

Mémoire fourragère

Fétus d'abord dans la grossesse des vents. Puis les jeux d'une enfance herbagère. Je grandis à l'école des pailles et j'euas le premier Prix de fenaison. Après quoi, je quittai l'été.

Je me souviens de deux ou trois orages sur ma tige. Des envolées de la poussière soulevée par l'Impondérable. De nos fous rires avec l'ivraie.

Je me souviens d'un trèfle à quatre feuilles écartelé dans le printemps. De l'affolement des luzrnes apprenant l'arrivée de l'automne.

Puis vint le temps des engrangeurs.

Je me souviens de l'ennui des silos, des cryptes endormies où veillait l'invisible encens de l'été.

Je me souviens, penché sur moi, du mufle de l'hiver. Je me souviens de la nuit ruminante.

La criée des avoines

Depuis qu'ont crié les avoines, il n'est rien
Demeuré de l'extase des néfliers et sur les fleurs
Seule est restée la détresse des papillons.

Si longtemps je m'étais blotti
Entre les siècles des sainfoins
Pour guetter l'aveu de midi
Et apprendre de sa blessure
Pourquoi les blés se sacrifient.

Mais l'inévitable est venu lorsque les avoines ont crié.
Au plus secret de la moisson, là même où la faux s'arrêta,
J'ai vu sur la joue de l'été perler le sang des crucifères.

Que faire de la Résurrection
Quand les épis n'ont plus de voix
Et que l'aube même est brûlure ?

Brasier stérile des buissons.
Aucun visage ne viendra plus
Sur le Sinaî des sillons.
Ni aucun ange. Le ciel s'est tu
Depuis qu'ont crié les avoines.

Assolements

Touffes de langage ponctuation d'abeilles:
Le pringtemps grammairien conjugue les corolles.
Herbes et verbes s'épellent aux phonèmes du vent.
Sur le cahier du ciel, des virgules d'oiseaux.

Jachères jaunies, les années. Demain les mots
Feront halte à la source où puise la mémoire
Où perle le poème aux margelles du jour.
Les sillons ? Dans l'hier déjà, éreintés de semailles.
Les labours ? Pour un épi de sens, un ossuaire de pierrailles.

Jachères jaunies, le présent. Et voici
L'automne guettant dans le transept des saisons
Voici l'alouette grisollant à la cime des fenaisons.
Les maisons ? Emmurées de mémoire et lézardées d'oubli.
Les amours ? Herbier d'instants paille des heures
                           Mais souviens-toi que je demeure

Écrivain, poète, traducteur (du grec) et avant tout grand voyageur (1925-2005)

Né à Limogne en 1925, il a passé toute sa jeunesse à Orléans, avant de venir passer une licence de lettres classiques à la Sorbonne, à Paris. Parallèlement, il suivait des cours de grec moderne et d'hindi à l'École des langues orientales.

Son premier voyage en Grèce date de 1947, quand faisant partie d'une troupe théâtrale d'étudiants de la Sorbonne, il est venu jouer à Épidaure. Mais c'est en juillet 1950 qu'il est pour la première fois parti seul en stop. Voyageant la plupart du temps à pied, il est vu comme l'un des précurseurs de la mode de la randonnée, ou des premiers « routards ».

Helléniste passionné, il séjourne en Grèce de 1952 à 1966 et découvre la culture grecque moderne. C'est la publication de L'été grec dans la collection Terre humaine en 1976 qui le fera connaître comme écrivain. Mais déjà en 1973, il avait fait paraître Chemin faisant racontant une traversée de la France, un ouvrage qui a été réédité près d'une vingtaine de fois.

Jacques Lacarrière a écrit de nombreux livres sur la Grèce antique et moderne, mais il s'est aussi intéressé à la Turquie, à la Syrie, à l'Égypte, à l'Inde… ainsi qu'à la partie de la France où il a vécu, le Val de Loire, la Bourgogne… Il partage désormais son temps entre Paris, ses voyages, et le petit village de Sacy, dans l'Yonne, où il s'est installé dans la maison familiale.

Il a publié plusieurs traductions du grec ancien, notamment : Pausanias, Promenades dans la Grèce antique (Hachette, 1978), En cheminant avec Hérodote (Hachette, 1998), Orphée, Hymnes et discours sacrés (Imprimerie nationale, 1995), Sophocle, 'dipe roi, 'dipe à Colone, Antigone (Le Felin, 1994). Mais il a aussi contribué à faire connaître en France, en les traduisant, un grand nombre de poètes et prosateurs grecs contemporains parmi lesquels Vassilikos, Taktsis, Séféris, Elytis, Ritsos, Frangias, Prévélakis… Agnostique déclaré, il a séjourné longuement au Mont Athos et écrit plusieurs livres de spiritualité.

Jacques Lacarrière est mort en septembre 2005 des suites d'une opération banale du genou, lui qui a tant marché tout au long de sa vie. Il était marié à la comédienne d'origine égyptienne Sylvia Lipa. Dans ses dernières volontés l'écrivain a souhaité être incinéré, et que ses cendres soient dispersées en Grèce.

« Traducteur de Sophocle aussi bien que de Georges Seferis, aussi au fait de la démocratie athénienne que des combats contemporains, Jacques Lacarrière met sa connaissance du grec ancien et moderne au service des écrivains en exil (le romancier Vassili Vassilikos, l'auteur de Z) ou emprisonnés, comme le poète Yannis Ritsos. On ne compte plus le nombre de textes qu'il a fait découvrir aux lecteurs français : un jour les vers savants du surréaliste Desmos, un autre les populaires rebetika qu'on chante dans les tavernes (la Grèce de l'ombre, Christian Pirot 1999). » (extrait d'un article de Claire Devarrieux, Libération, 19 septembre 2005)

« Pour tous, Lacarrière était l’homme de la Grèce, celui qui, tout jeune, au lendemain de la guerre, s’était installé, seul, sur une île face à Patmos, où saint Jean avait composé l’Apocalypse, chez des pêcheurs et des paysans qui n’avaient jamais vu un étranger. Pour quoi faire ? Pour fuir ? Pour écrire ? Pour méditer sur la fin des temps ? Sur l’origine du monde ? À ceux qui lui posaient la question, il répondait, invariablement : "Pour être là". Ce qui ne l’empêcha pas de méditer et d’écrire, des poèmes d’abord, puis une quarantaine d’ouvrages, récits, essais, poèmes, romans, biographies, traductions, jusqu’au Dictionnaire amoureux de la Grèce qui résume bien la posture de cet homme singulier. » (extrait d'un article d'Alain Nicolas, l'Humanité, 20 septembre 2005)

Parmi ses publications

Dictionnaire amoureux de la Grèce (Plon, 2001)

Un jardin pour mémoire (Nil, 1999)

La poussière du monde (Seuil, 1998) : roman

Ce bel et nouvel aujourd'hui (Ramsay, 1998) : lectures pour le temps présent

Grèce vue du ciel (Gallimard, 1996)

Visages athonites (le Temps qu'il fait, 1995)

L'enfance d'Icare (Syrmos, 1995)

Les gnostiques (Albin Michel, 1994)

L'envol d'Icare (Seghers, 1993)

Chemins d'écriture (Plon, 1991)

Alain-Fournier, ses demeures (C. Pirot, 1991)

Sourates (Albin Michel, 1990)

Le Livre des genèses (P. Lebaud, 1990))

Ce bel aujourd'hui (Le Grand Livre du Mois, 1989)

La Cappadoce (Hatier, 1988)

À la tombée du bleu (Fata Morgana, 1987)

En suivant les dieux : le légendaire des hommes (Hachette, 1986)

Lapidaire (Fata Morgana, 1985)

Chant profond de la Grèce (LARC, 1982)

Abécédaire du temps passé (Rouge et or, 1982)

Le pays sous l'écorce (Le Seuil, 1996)

Les Inspirés du bord des routes (Le Seuil, 1978)

Gens du Morvan (Chêne, 1978)

L'Aurige : poème (Fata Morgana, 1977)

L'été grec (Plon, 1976)

Chemin faisant (Fayard, 1973) : mille kilomètres à pied à travers la France,

Les Mille et une portes (Balland, 1973) : conte

La Cendre et les étoiles (Balland, 1970)

Promenades à Moscou et à Léningrad (Balland, 1969 )

Promenades dans la Grèce antique (Balland, 1967)

La Grèce des dieux et des hommes (Union latine d'éditions, 1965)

Les Hommes ivres de Dieu (Arthaud, 1961)

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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gg 08/03/2006 11:52

coucouu c moi a a a a aa a a aa bisous françois

Michèle 24/02/2006 14:20

Merci pour cet hommage à J. Lacarière, Jean-Marc, je ne savais pas qu'il était décédé.