Mardi 20 mai 2008

il s'éloigne tous les jours, un peu, des autres, il s'enferme dans sa tanière, il s'y sent bien, à l'abri du monde, ici il ne se passe rien, il ne peut rien lui arriver, aucun mal ne peut l'affliger, il aimerait rester comme ça longtemps encore, jusqu'à la fin mais il lui faut bien retourner au travail, il a besoin d'argent, il en a besoin pour vivre, le travail, à vrai dire, est ce qui perpétue sa relation à l'autre, son ultime lien et ce lien va encore perdurer quelques années, jusqu'à sa retraite et il est las de devoir, tous les jours, s'exercer à une routine qui devient de plus en plus pénible, ainsi se réveiller tôt le matin, prendre le bus, assister, impuissant, au spectacle de l'errance des corps et des bâtiments, de la grisaille humaine et de la déchéance de la matière, parler à ses collègues, il ne sait toujours pas, après toutes ces années, quoi leur dire, il n'a rien à dire, il essaie tant bien que mal de paraître jovial, d'essayer d'être comme eux et il constate que ca marche plutôt bien, on le trouve bien, gentil, mais, au fond, ils ne savent rien de lui, le contraire est aussi vrai, qui sont après tout ces gens qu'il voit au quotidien, qui sont-ils vraiment mais ce n'est pas important, ce n'est plus important, il ne souhaite plus comprendre, il ne veut plus aller au-delà du jeu des apparences, il ne souhaite qu'une chose, retourner chez lui, se confier au silence car il n'en peut plus, de cette cacophonie, de la présence des autres, de tous les autres, ainsi convoiter la nuit, se retrouver dans sa chambre, seul enfin, libre, lire un livre, se laisser envoûter par son rythme et ses hantises, voyager, s'interroger, au fil des pages, écrire, dénouer les fragments qui restent ancrés au fond de lui, espérer, un jour, mais c'est ridicule, écrire une phrase parfaite et intemporelle, il n'y arrivera pas mais il doit essayer, il le faut, il le faut, il aime bien aussi sonder les grands problèmes, ce n'est rien de très important, parce qu'il ne fera rien, parce qu'il ne résoudra rien, mais il y a une volupté à la quête, à ce désir de savoir et alors il veut faire durer la nuit, oui, cette nuit doit durer, parce qu'il s'y sent bien, il s'y love, s'y enroule, comme un vieillard qui se confond à la chair d'une jeune femme, il y a là, en ce lieu, un bonheur infini, qui s'étend, qui se déroule, qui s'en va, revient, vague incessante, il est enfin parvenu à subjuguer le temps, temps qu'il dissèque, qu'il dispose en fines lamelles sur sa peau, qu'il observe, scrute, temps qu'il maîtrise, temps qu'il possède et il sait désormais, il comprend que sa solitude lui suffit, qu'il y est comme un roi et il veut parfaire cette solitude, la parfaire dans les élans de la nuit, l'approfondir, aller jusqu'à ses limites, là où commence l'égoïsme ou la liberté, il ne le sait pas encore, le néant ou l'absolu, il ne le sait pas encore.

Umar Timol

 

par la freniere publié dans : Umar Timol
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autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

Scribulations 0-1, collectif, Éditions La Madolière, 2008





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