On a beau dire

Publié le par la freniere


On a beau dire. On a beau faire. Il y a des jours. Il y a des nuits. Il y a des pour. Il y a des contre. Contre ceux qui réparent les jouets, ceux qui fabriquent les fouets. Contre ceux qui aiguisent leurs mines de crayon, ceux qui posent des mines et exploitent les mines d'or. Contre ceux qui s'aiment, ceux qui exploitent l'amour. Contre ceux qui veulent donner, ceux qui vendent et achètent. Contre ceux qui subissent les guerres, ceux qui les préparent. Toutes les villes se parodient l'une l'autre et leur centre se perd dans les périphéries.. Il y a trop de masques identiques aux visages. On ne sait plus qui croire. Un poil n'attend pas l'autre. Le crâne rasé a remplacé la barbe de deux jours chez les branchés de la mode. Ils porteraient des chaînes signées Dior et se sentiraient libres. Ceux qui s'abandonnent aux fiches d'identité perdent leur âme sur une carte comme si la mer cherchait le sel sans savoir qu'elle le porte. Quand l'homme prête main forte à celui qui chancèle, c'est le plus souvent moins pour aider que pour montrer sa force. Il lance quelques sous comme on pisse dans l'eau. Il est malheureux que la ligne de vie ne suive pas toujours la ligne de cœur. Ne me cherchez pas où je suis. Je vis ailleurs, parmi d'autres images, de ce côté du monde aux fruits incandescents. Je ramasse des restes où les bêtes se cachent. J'apporte des racines aux arbres en exil, de l'étoupe aux épaves, des groseilles au silence. Je vis près de l'écorce, les mots à fleur de lèvres. J'appuie ma chair contre le végétal. J'attable mes neurones au banquet des oiseaux. Je ne peux rien pour les agenouillés. Il faut que l'homme soit debout. En ce temps fou d'images, je m'accroche à la lettre.

Les choses aimées survivent aux années. Elles passent dans les mots. Les fantômes n'existent que si l'enfance est vraie. Le muscle des couleurs a la force des yeux. La mort existe avant la vie comme la mer avant le bateau et le bateau avant le voyage. Les ports ne sont jamais qu'un accident de parcours. Il fallait suivre le cours des rivières, le vent dans les narines, la direction des branches, les courbes de la hanche. Je n'ai rien compris mais j'aurai tout vécu, l'hostie, la seringue, la monnaie, le salaire ou la faim. Avec la chair vivante qui me donne ses veines, avec l'incertitude qui me prête ses livres, je suis parti de rien pour revenir à rien. J'ai vendangé. J'ai labouré. J'ai tracé de la main des lettres sur le vent. J'ai traqué l'amertume dans le fond des cafés. J'ai joué avec les mots et les os de la mort. J'ai traversé la ville de ruelle en ruelle. J'ai récité Rimbaud dans le bruit des moteurs. J'ai creusé des sillons dans la terre habitable. J'ai renfloué des bateaux morts. J'ai tout bu, du vinaigre à l'eau douce, de la source à la lie. J'ai chanté l'hallali. J'ai trituré des mots. J'ai raturé des chèques. J'ai transgressé des lois. J'ai voulu marcher sur le feu. J'ai couru vers chaque rêve, chaque terre, chaque pas. J'ai eu peur. J'ai eu froid. Je n'ai pas dit missié. Je suis mort sans y croire, trois fois plutôt qu'une. J'ai effacé les chiffres pour n'être pas compté. Récusant la connerie, j'ai fermé la radio pour ouvrir les yeux. J'ai fermé la télé pour écouter la vie. Refusant le venin, j'ai craché les hosties, mordu la main du prêtre qui voulait me bénir. J'ai rompu du pain noir pour ne jamais ramper. J'ai jeté sur la neige des tisons d'espérances, des jetons de colère sur la table de jeu. J'ai caressé des yeux la blessure des hommes. Les mots seuls sont restés et j'en parle aujourd'hui comme d'un autre exil. À vouloir tout dire, je n'ai jamais été qu'un témoin de mes rides sur le visage de la foule.

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article