Transgression (France)

Publié le par la freniere

J'aime la mer vue du train. Elle est plus grande et plus belle que l'année dernière.

J'éclate avec l'ongle les petites boules lisses et fermes du goémon, si elles s'affaissent sans faire de bruit, je suis bien déçue.

Je hume la forte odeur des sardines séchant au soleil sur des claies, et celle de la colle de poisson dont on se sert pour fabriquer les cordes de chanvre et les voiles.

J'extirpe doucement la fleur mauve des luzernes pour suçoter la base blanche un peu sucrée.

J'attends le premier repas de mon père en vacances pour me gaver de langoustines.

J'ai peur des grosses araignées de mer que mon frère pose sur mon lit juste à la hauteur de mes yeux, quand je me réveille.

Un matin, je pars à la pêche en bateau avec deux vieux pêcheurs et je n'ose pas leur dire que j'ai envie de faire pipi.

Je vais en visite à l'école du village, et je suis bouleversée car les élèves écrivent avec des lettres droites tandis qu'à Paris j'ai appris à écrire en lettres penchées.

Je redoute en fin de journée le moment sur la plage où le contact de mon maillot mouillé et froid m'oblige à quitter mes copains.

Je suis enfouie dans un gros édredon rouge et je répète chaque phrase du « Notre Père » après une vieille bretonne toute ronde et très souriante.

Je ne renonce pas à goûter chaque jour les prunelles violettes dont cependant l'âpreté me paralyse l'intérieur de la bouche à chaque fois.

J'essaie de décoller les berniques sur les rochers, quelquefois j'y arrive et je les goûte, c'est bon mais tous les doigts de ma main droite sont éraflés.

Je ne dois pas franchir la petite place au bout de la rue avec mon vélo rouge, c'est l'ordre des grands,
J'obéis.
Un jour à midi, je suis seule... je roule...je roule...je suis au bout de la rue...
Sans une hésitation je traverse la place irradiée de soleil.
J'éprouve un bonheur total, absolu.
Jamais retrouvé.

Aglaé Vadet

Publié dans Poésie du monde

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