À l'écoute

Publié le par la freniere


J'ai fermé la radio. J'écoute fondre la neige et la sève monter dans l'ascenseur de l'aubier. Le cœur de l'arbre grandit à chaque nouvelle pousse. Ont-elles conscience les racines qu'elles font croître les arbres ? Ont-ils une âme ces oiseaux qui effleurent le ciel ? Ont-ils du cœur ces saumons qui remontent les chutes ? Peut-être plus que certains hommes avec leur chèque en main, leur voiture à essence, leur portable, leur mitraillette au poing. Je suis toujours surpris d'entendre dans mes mots la voix de mon enfance, le souffle de ma mère, le sang rêveur d'Arcadius, mon grand-père maternel, le piano de Jean-Baptiste qui jouait du rag-time au cinéma muet, le chant du premier homme, le cri du premier singe, l'éclatement du cosmos en mille symphonies. J'attends la mer au seuil du désert, sur le seuil de la porte, les bas-côtés des routes, les arrière-cours des cuisines. Peut-être qu'au même coin de rue toutes les races de la terre se feront l'accolade.

Tout n'est pas dit, jamais. J'écris des poèmes interdits sur la crasse des hommes, des lettres sans adresse qui volent en fumée. Comme un enfant trop grand dans un corps en sursis, je joue à la marelle avec les ronds des mots. Je grimpe sur les M pour regarder plus loin. J'entends les galaxies. J'écoute même les chaises qui font craquer leurs pattes, les os qui aboient pour éloigner les chiens. J'ai une vague mémoire du fleuve maternel, la houle d'un baiser, une plage de bonté, une ile de tendresse. Lorsqu'un enfant éclaire sa chambre de la brûlure de ses larmes, il ne faut pas longtemps à la lumière pour frapper à la porte. Pourquoi tuer la vie ? La mort saura très bien en faire son travail. Pourquoi se dépêcher ? La vie avance du même pas que le nôtre.


À force de slogans, les prisonniers finissent par aimer leurs barreaux. Mêmes les esclaves trouvent plus esclaves qu'eux. Ils enchaînent leurs chiens ou habillent leurs chats. À la longue, les soldats n'ont plus de bras que leurs armes. Leurs doigts sont des gâchettes. Ils ne comptent plus les vivants mais les morts. Au vainqueur exhibant ses trophées, je préfère la beauté pudique du vaincu, la flamme protégeant sa lueur au milieu des néons. Je doute qu'on puisse acheter ou vendre sans monnayer son âme. Toutes les marionnettes se valent, peu importe la grosseur des ficelles.


Il faudra bien un jour revenir au partage, remplacer le profit par la bonté des fleurs et le prix des objets par la beauté des choses. Tous les signes sont là, ce sont les yeux qui manquent. Certains dessinent de mémoire. D'autres peignent l'invisible. Il n'y a ni vainqueur ni vaincu entre la page blanche et la page noircie. Les mêmes mots ne sont jamais pareils, ni meilleurs ni pires, simplement différents. Penché sur mon cahier, je recueille le temps. Courbé sur mon clavier, je me perds entre les touches de l'espace. Avant de les écrire, c'est en marchant que je trouve les mots. Il m'arrive de frôler l'abîme au milieu d'une phrase. Je dois me raccrocher au bras d'une virgule. Sur la page des heures, ce que je tiens entre les mains, une pomme, une flûte, un couteau, me sert de crayon. J'écris pour écarter les murs.

Publié dans Prose

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