Quand le soleil se lève

Publié le par la freniere


Le monde entier achète la mort, bien emballée sous vide. L'homme a remplacé le cours de la vie par le cours de la Bourse, le cours des ruisseaux par des cours à scrap, la course à pied par la course aux aubaines. Le cœur fait chambre à part à l'hôtel des rêves. Des enterrés debout font la queue pour un bidon d'essence, des bananes exfoliées, une seringue, un fusil. Il faut s'attendre à tout quand l'amour et la haine partagent la même table. Rien ne part sans laisser sa présence, un bruit de pas, un souffle, un mot accroché sur la langue dont on suce le sens. Les yeux imbibés d'alphabet, je vois à travers l'encre. Je résiste au silence. J'écris avec des pas, des cailloux, des bouts de pain, ce regard du feu qui réchauffe le froid. Quand la lumière s'éteint, mes pas imitent l'ombre.

Sous les coups, les injures, les ratures, les avanies, l'espoir tombe et se relève pour accueillir l'amour. La terre lave ses mains dans la pluie du matin. Le vent ébouriffe les arbres de son peigne ébréché. Je tiens debout sous ma peau par la colonne verbale des mots. La mauvaise graine pousse en orgueil. Il n'y a pas de grands hommes qui ne font pas de l'ombre et n'écrasent les autres. Ceux qui font l'histoire vident le sang des mots. Ils feuillettent les livres sans comprendre le sens et finissent par brûler la paille des idées. Ils traversent la faim sur des échasses en pain sans laisser une seule miette. Sur la chemise des années, ils cachent les coutures sous des taches de sang. Les prisonniers de l'ombre regagnent leur cellule. Existe-t-il encore un monde voué au jeu, aux caresses, au sourire ? Existe-t-il un monde où plus rien n'est à vendre et le soleil gratis ?


L'aube dessine sa lumière sur les grands murs aveugles. J'ai veillé toute la nuit avec les fantômes. La course d'un chevreuil vient de traverser mes mots. Mon rêve se perd dans ses pas. Ses racines frétillent dans un silence terreux sans déranger l'humus. Tantôt, j'échangerai mon stylo pour l'humilité d'une bêche. Je ferai corps avec la boue. Déjà les plantes enjambent leur sarcophage de paillis. La rosée du jardin est comme un cœur battant. Une odeur animale rafraîchit l'espérance. Les arbres, même soudés à la terre, n'en broutent pas moins le vent bleu du pays. La sève chante dans la boite aux écorces. Chaque matin, quand le soleil se lève, j'habite l'émotion de l'enfant que j'étais.

Publié dans Prose

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