Un temps de poète

Publié le par la freniere


à Jean-Marc La Frenière


Toute définition de la poésie se heurte évidemment à l'indéfinissable. De plus en plus, cet art que je qualifie volontiers de marginal, du fait d'une audience quasi inexistante, en dépit de quelques coups de force flamboyants de la part des uns ou des autres (groupes poétiques, revues, éditeurs...), la poésie se joue en cercles restreints, sans répercussions décisives sur ce qui fait ou défait les modes de penser très versatiles des citoyens les plus avertis, les plus lucides. En règle générale, la poésie distrait, titille, scandalise parfois, le temps d'une apparition très vite refoulée. De l'émotion profonde retrouvée, ses auditeurs ne retiennent au mieux que l'expression d'une femme ou d'un homme en rupture de ban, et n'attendent des lectures et performances, souvent assez ennuyeuses, il convient de le reconnaître, qu'une distraction gratuite ou presque, ou, pour les plus fervents d'entre eux, une mini-révolution en vase clos, qui finira dans les charnières d'une oeuvre destinée à une possible postérité. La véritable malédiction des poètes se révèle dans ces parages nauséabonds ou les honneurs et le commerce se lient bon gré mal gré et ou la production de recueils ou de livres tient lieu de laisser-passer.

L'urgence d'une écriture rebelle à tous les conditionnements d'une société marchande de plus en plus vorace, est devenue elle-même un leurre puisque les éditeurs eux-mêmes rentrent au plus vite dans les rangs dès que retentissent les sonnettes d'alarme si jamais un cri sublime délivre la vitalité d'une liberté sans concession aux sempiternelles lâchetés qui composent l'ordinaire des élites intellectuelles auto proclamées lesquelles sévissent d'un bout du champs culturel à l'autre pour qu'on ne les oublie point. Ainsi, ce qui se donne pour de la poésie, en emprunte les formes et un certain ton grandiloquent ou minimaliste, se vend en réalité à la littérature, genre généralement respectable et admiré entre tous. "La récupération est un signe des temps" disait goguenard Léo Ferré. Et justement, la littérature a fini par dévorer bien des poètes dont la révolte s'est enlisée légalement dans les ornières bourgeoises et les circonvolutions académiques. Mais comme chaque individu se déclarant poète finit par y croire en faisant des mines pour que chacun y croit, nous assistons actuellement à une incorrigible confusion des genres. Au dix-neuvième siècle, il suffisait de sculpter de beaux vers en alexandrins, de produire des sonnets parsemés de références gréco-romaines ou orientalisantes, pour être admis au firmament des poètes. Un Banville avait certainement plus de lecteurs qu'un Baudelaire. Rimbaud en son temps resta un parfait anonyme, en dehors de quelques rares cénacles d'insoumis qui brûlaient de jeter bas les vieilles dentelles poétiques en s'aventurant plus avant sur les pas du jeune renégat lequel, écoeuré par les moeurs immoraux de son temps, rejeta tous les prestiges, et s'enfuit pour vivre sa vraie vie sans plus se préoccuper de ses écrits de jeunesse. Avec fougue et dégoût, il laissa tout en plan: amis, manuscrits, poésie... et ne revint jamais sur sa décision. Ayant, presqu'à son insu, définitivement libéré la poésie du carcan rigide des écoles littéraires, il a préféré l'oubli conscient pour s'échapper vers un éden sans rémission, et vivre en quelque sorte l'enfer qu'il s'était prophétisé. Pour lui, et pour quelques autres après lui, la poésie ne relève que de la vie même et devrait en être une des expression les plus aboutie, enfer et paradis (c'est à dire souffrance et plénitude) étant les passages obligés vers un monde que l'amour de soi et d'autrui humanise, sans l'interférence d'un dieu qui n'est qu'une maladie chronique de l'esprit. Seuls les poètes terrifiés s'en remettent encore aveuglément à cette immense supercherie au nom de laquelle dictateurs et bouchers s'en sont donnés à Sacré-Coeur joie afin d'avilir en la détournant cette expression vive du désir d'un monde créatif et généreux, épris de justice et d'harmonie. Dans notre société profane, ce dieu maléfique a la vie dure, il s'est perpétré malignement à travers les arcanes du pouvoir et la jouissance égoïste des possessions.

Il faudrait des poètes bien raisonnables pour chanter l'orgie monstrueuse de cette prétendue mondialisation qu'on nous assène de force. Alors si c'est le cas, je REFUSE d'en être. Ici et maintenant, en Europe, ils grillent toutes les étapes en refusant aux peuples la responsabilité de leurs choix. Ces chers salauds de gouvernants des nations, ils nous bouffent la couenne et viendront bientôt nous gratter les os.

Oui, chanter la beauté, l'amour, l'amitié, la diversité infinie des sensations et des perceptions telles qu'elles se manifestent, comme par magie, rendre visible l'invisible, réenchanter les communautés humaines avec l'innocence d'un premier regard amoureux ou d'un simple sourire fraternel, découvrir des territoires inconnus, bousculer la logique et la raison, mais surtout réinventer une langue vraie, commune et solidaire à l'écart du chacun pour soi qui est la règle et le credo général de tous ceux qui agissent et légifèrent comme s'ils étaient les maîtres du monde, jusqu'à la nausée, la destruction de tout par tous. Reprendre en main notre dignité de terriens, et participer, sans privilèges, à la recréation de sociétés capables de s'autogérer, suffisamment conscientes de leurs capacités inépuisables à pétrir, cuire et à partager le pain de la joie et de la peine.

À partir de maintenant, sur DANGER POESIE, nous lâcherons davantage prise , prendrons les risques qui s'imposent afin que plus personne ne soit dupe du jeu incongru des gurus de la Kulture Kontemporaine Krétinisante, cette grosse machine à sous, gérée en grande partie par l'ennemi. La poésie ne saurait être une fabrique de canons esthétiques. Et Merdre!

André Chenet

Danger poésie


 

Publié dans Glanures

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