Izet Sarajlic

Publié le par la freniere

Né le 16 mars 1930 à Doboj, après des études de lettres à la Faculté de Sarajevo, il a travaillé presque toute sa vie dans la maison d'édition sarajévienne "Veselin Maslesa". Ses poèmes ont été traduits en de nombreuses langues. Sarajlic (dont le nom peut se traduire par "Sarajévien") est demeuré dans sa ville tout au long de l'interminable siège, qui a duré presque quatre ans. Il a été blessé, a perdu des proches. Il n'a pas cessé d'écrire : Le livre des adieux, Recueil de guerre sarajévien.
Ce fils d'une vieille famille musulmane de Bosnie, laïc et œcuménique, affectionnait particulièrement la Serbie et la Russie. Les amis de naguère, si nombreux dans ces pays, n'ont pas daigné s'enquérir de son sort dans la ville meurtrie ; à l'exception d'un seul, qui lui téléphona brièvement. Les deux recueils, journal de bord d'un navigateur naufragé, ont été publiés par les éditions N&B en 1997, dans une traduction de Mireille Robin. La Revue des ressources présente ici plusieurs poèmes extraits du Recueil de guerre sarajévien.
La guerre a sorti le poète de sa retraite et l'a contraint à un douloureux additif à son œuvre. Ses poèmes, écrits dans une langue simple, proche de la prose, ressemblent désormais à une ballade de prison. Une conclusion inattendue, parfois marquée d'une ironie sombre, retourne le sens du texte commencé comme un constat - là est la dernière liberté du poète face à la situation insupportable. La voix compte : les intonations d'une lecture lente ou chuchotée, exclamée ou drôle, le jeu théâtral de l'acteur, et tout particulièrement les arrêts, les césures dans la récitation. Le poète nous interpelle, et nous endossons ses expériences avec une mystérieuse familiarité.
BG
*

Dernier poème avant la guerre
à Slavko Santic

Nous ne mourrons pas dans le monde
de nos vers,
mais dans celui d'êtres fort différents
de nous.
Étranger m'est leur art,
étrangères me sont leurs amours,
s'ils en ont.
Étrangères me sont leurs pensées,
funèbres, haineuses, purulentes.
Étrangers me sont leurs blasons,
leurs bannières.

*
Théorie de la distanciation

La théorie de la distanciation fut inventée
par des fêtards du lendemain,
qui jamais ne veulent prendre de risques.
Moi, je suis de ceux
qui considèrent qu'il convient
de parler du lundi le lundi ;
le mardi, il pourrait déjà
nous sembler trop beau.
Il n'est pas facile, bien sûr,
d'écrire des poèmes dans une cave
quand pleuvent les obus.
Mais il serait encore plus difficile
de ne pas les écrire.

*
A l'occasion de la sortie de mon recueil chilien (s'il est sorti)

Au début du printemps,
quand la poste reliait encore
Sarajevo au reste du monde,
le poète traducteur Juan Octavio Prenz
et le poète éditeur Omar Lara
m'ont informé
de la parution prochaine au Chili
d'un livre de moi en espagnol.
S'il est sorti,
quelque lecteur chilien se demande
peut-être
ce qu'est devenu son auteur.
Oui, qu'est-il devenu ?
Il passe des heures dans sa cave,
il ramasse du bois,
il fait du feu sur le balcon,
il tient son journal de guerre,
et il rêve d'une omelette de trois œufs.

*
Le cimetière juif
à Abdulah Sidran

Les balles les plus meurtrières
qui frappent Marindvor
viennent du Cimetière Juif.
Le mercenaire de Milosevic
qui a installé sa mitrailleuse
derrière la tombe
d'Isak Samakovlija (1) ne sait même pas
qui il était,
pas plus qu'il ne sait qui est l'homme
qui vient de tomber, fauché par ses balles.
L'affaire est simple pour lui :
pour tout habitant de la ville tué,
que ce soit un médecin du SAMU
ou un chauffeur des transports urbains,
il touche une centaine de deutsche marks.
(1) Célèbre écrivain juif de Sarajevo, mort en 1955

*
Chien errant
à Lutva Hodzic

(A cause du nombre croissant de chiens errant de par la ville, les instances municipales de Kosevo nous ont informés qu'il est de notre devoir de signaler à la Mairie tout animal vagabondant près de chez nous.)
Devrais-je aller me dénoncer ?
Ne suis-je pas
moi aussi un chien errant ?
Je ne sais même pas
dans quelle valise
et dans quel coin de la cave
sont mes papiers.

*
Si j'ai survécu à tout cela

Si j'ai survécu à tout cela,
c'est grâce à la poésie
et aussi à une dizaine ou à une quinzaine
de personnes,
des gens ordinaires,
saints de Sarajevo
que je connaissais à peine avant la guerre.
L'État a également fait preuve
d'une certaine compréhension à mon égard,
mais chaque fois
que j'allais frapper à sa porte,
il était parti,
tantôt à Genève,
tantôt à New York.

*
Autodafé
à Eso Ramadanovic

Pour protester contre l'indifférence
de l'opinion internationale,
certains membres de l'Union des écrivains
ont annoncé
qu'ils brûleraient aujourd'hui leurs livres
en public.
Je vois que mon nom
figure dans leur communiqué.
Bien sûr,
j'approuve de toute mon âme
cette protestation
contre l'indifférence du monde,
mais
je ne brûlerai jamais mes livres.
D'abord, parce que je les aime,
et ensuite parce que, plutôt que les brûler,
je ferais mieux d'en offrir un exemplaire
à Ismar,
pour qu'il se souvienne,
quand il sera pharmacien en Suisse,
du temps
où il réparait mon toit,
bouchant les trous d'obus.

Izet Sarajlic


Tiré de La Revue des ressources

 


Publié dans Les marcheurs de rêve

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