Ma part de poussière

Publié le par la freniere


On doit garder en nous la soif du nouveau-né, l'espoir de l'enfant. On enfonce tant de clous dans la tête du bonheur, tant d'aiguilles dans les bras. On fait des trous dans le monde pour regarder le vide. Nous cherchons un mot de passe sans savoir où aller, des paroles de croyants dans un monde de marchands, le sang muet des morts dans un tas d'ossements. Nous ouvrons la lumière et c'est la nuit qui voit. Pourrons-nous respirer sans payer l'addition ? Pourrons-nous mourir sans laisser de pourboire ? Pourrons-nous voyager sans frontières et sans but ? Voici ma part de poussière, de fleurs, de sang, de mots. Voici ma part de lumière, ma part de peurs et de nuits blanches, ma part de braise sous la cendre, mon désir excessif de parler aux étoiles. Voici ma part de néant, de soleil et de lune, ma part de fleurs et de silence, ma récolte de rêves, ma part de révolte. Quand le soleil ôte sa robe, le corps de la nuit laisse voir sa peau. Les fleurs éclosent dans la confiance du fruit. Chaque goutte de pluie vient se pencher sur l'autre. La vie est une longue métaphore aux mots indéchiffrables.

Les plantes et les fleurs sont les lettres de la terre. Tous les arbres se dressent au signal des pluies. Nous faisons tant d'aller-retour avant de voir la route. Comme une louve pénètre dans la forêt en flammes pour sauver sa nichée, j'exerce mes oreilles à mordre l'inconnu. L'horizon dans ma poche continue de grandir. Les branches en bois debout tendent leurs bras ouverts. Que boirions-nous sans une source ? Même la haine a besoin d'eau. Parfois le nom des choses m'est plus proche que les choses. Je me méfie des hommes qui ne lisent qu'en chiffres et comptent les voyelles. Plongeant ma langue dans l'invisible, je n'écris pas sur des grandes pages légales mais sur des bouts de route, les pieds mouillés, les mains moites, les yeux fous. L'arbre discute avec le vent, la pierre avec la source. Le ciel converse avec lui-même. Je ne fais que mêler le sable des voyelles à la pluie des consonnes, les vagues de la forme à la mer du sens, les racines à la terre. Le vent défait les boutons d'or et les chapeaux d'aigrettes. La pluie lit ses poèmes sur le cahier des toits. Les nuages applaudissent et réveillent les fleurs. Seules, les pierres restent assises. D'un fleuve sans eau ni rives, je remonte le cours. Avec les années, je deviens qui je suis. Lorsque la mort viendra, je serai prêt à naître.


Publié dans Prose

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