Au carrefour du sens

Publié le par la freniere


Au carrefour du sens, pour trouver le mot juste, je laisse passer une caravane de pointillés, une escorte de virgules, une foule de points dressés!, un train de parenthèses ouvertes au milieu des questions. Il y a tant d'accents qui font du chapeau, de o qui font de l'œil, de v en vol d'oiseau, je ne sais plus par quel bout les attraper. J'entends sous mes neurones le vrombissement des mots, les battements de l'encre, les grincements de penture d'un vieux Bélisle jauni. Il me faut penser vite pour couvrir le bruit des choses, les ondes télé, les sonneries de téléphone, les pauses commerciales et le cri des sirènes crevant le tympan des pages. Je ne soigne pas les fleurs de rhétorique mais les blessures au cœur, les éraflures aux mots, les cicatrices à l'âme, les bleus de la révolte sous le pansement des phrases.

Au tableau noir des hommes, j'ai préféré les pétales de fleurs, l'école des poissons, le cahier des racines, le cœur qui bat dans chaque pomme. Je suis un mauvais menuisier. En cherchant un clou, j'ai égaré la planche. J'ai retrouvé la planche mais perdu la maison. Je me retrouve marteau dans un coffre à bijoux. Je décortique les meubles pour en faire des voyelles. Je ne sais plus qui sont les mots ? Qui sont les choses ? Qui sont les hommes ? Je bute sur un millier de phrases, des phrases végétales, des phrases minérales, des racines mentales, des phrases qui miaulent ou chantonnent, des lettres minuscules, des lettres majuscules, des phrases gonflées d'échos, de ronflements, de renflements. Toutes ces phrases finissent par faire des histoires, des histoires sans queue ni tête. Une phrase dit oui. Une image dit non. Une voyelle rit et l'autre dépérit. Que de trains sans réponse à la gare des questions, de gants sans main, de béquilles sans jambe.


Il y a des mots partout, d'immenses virgules entre les arbres, les maisons, les routes. Il faut garder l'œil ouvert, habituer l'oreille aux changements de ton, de style, de langage, avancer sans s'empêtrer dans les ratures, savoir rester vivant parmi les lettres mortes. Les images naissent peu à peu. À peine vertébrées, elles s'emparent des yeux. Elles trient les vêtements du rêve dans un placard d'insomnie. Je dresse, non pas le sanctuaire d'un papier bible, mais le simple taudis d'un carnet aux pages qui s'arrachent. Remorquant l'espérance, mon stylo force du biceps, de l'orteil du a à la tempe du z. Sous les ratures, les injures, l'invivable, pour écoper le vide des jours, pour échapper aux chiffres, aux calculs, aux chacals, au banal, je me cramponne aux métaphores. Je reste ce poète marquant son territoire par de petits jets d'encre, un oiseau picorant sur le chemin des miettes.


Publié dans Prose

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