Gérald Bloncourt

Publié le par la freniere


Photographe, peintre, graveur, poète et militant, Gérald Bloncourt est une figure révolutionnaire d'Haïti. Exilé en France pendant de nombreuses années, il n'a jamais oublié son île natale.

« Le ciel était immense, Je suis venu au monde, J'avais pourtant vingt ans ».
C'est dans l'avion qui le mène en République dominicaine que Gérald Bloncourt écrit ces vers, les derniers de son poème « l'Exil ». Nous sommes en février 1946. Après trois arrestations et deux évasions, ce jeune militant communiste vient d'être expulsé d'Haïti. Pour avoir mené, aux cotés, entre autres, des poètes Jacques-Stephen Alexis et René Depestre, les « cinq glorieuses » quelques jours plus tôt, il n'a plus le droit de séjour dans son pays. Ces cinq journées révolutionnaires, organisées par des intellectuels haïtiens entraîneront ensuite la chute du gouvernement d'Elie Lescot, chef d'Etat autocrate d'Haïti.

De prestigieux ascendants

Le contestataire Gérald Bloncourt, ce grand garçon mince à la peau claire et au regard malicieux n'a pas encore les vingt ans de son poème, mais il a de qui tenir. Déjà, son ancêtre et héros de la famille, Melvil-Bloncourt, était communard. Son père, guadeloupéen, a combattu les Allemands en 14-18. « Pendant la guerre de 39, se souvient Gérald, il avait réussi à trouver je ne sais où, une carte de l'URSS qu'il avait affichée. Tous les jours, il suivait sans y croire la progression des Allemands, et se réjouissait dès que les Russes reprenaient le dessus. On avait la radio, on vivait au son des « Prolétaires de tous les pays, unissez vous » de radio Moscou et de « Les Français parlent aux Français » de la BBC. » Son frère Tony, résistant, n'a que 21 ans quand il est fusillé au Mont-Valérien.
Gérald aussi, en ce début d'année 1946, encourt une éxécution, à laquelle il échappe grâce à l'intervention du poète surréaliste André Breton et de son ami Pierre Mabille. Après un bref séjour en République dominicaine puis en Martinique, Gérald prend le bateau pour la France. Dix-sept jours de traversée dans une cale, avec, pour compagnons de voyage, des bagnards bretons de retour de Cayenne. A ce moment, il ne sait pas encore qu'il lui faudra quarante ans pour revoir son pays.


Peintures parisiennes

A son arrivée en France, ce n'est pas vraiment la terre des Droits de l'homme, des grands poètes et des écrivains que Gérald aperçoit : « Quand on est arrivé au Havre, la ville était dévastée. Il ne restait que des ruines, il y avait des prostituées plein les rues. Pareil, quand je suis allé à Paris, j'avais l'impression de ne voir que des gens tristes et pressés qui s'engouffraient dans le métro. »
Ayant développé un don pour la peinture depuis l'enfance, il prépare son professorat de dessin dans la capitale française. Pour dédommager sa tante qui l'héberge, il vend quelques toiles. Gérald est loin d'être un novice. Deux ans auparavant, il était, avec le peintre Dewitt Peters, un des sept fondateurs du Centre d'Art haïtien. Alors peindre Paris, la Seine et ses ponts... : « Je connaissais un galeriste qui me commandait trois tableaux par semaine. Au bout d'un moment j'en ai eu marre. Du coup je restais chez moi et je peignais de mémoire... ».


Reporter-photographe... et militant

Désormais photographe pour les Editions photographiques universitaires, il est remarqué par les responsables du journal l'Humanité, qui l'embauchent en 1948. En huit jours, il est nommé responsable politique du service photo. Il est envoyé sur tous les conflits sociaux « J'ai dû me battre pour leur expliquer qu'une grève, ce n'était pas uniquement une photo de groupe des ouvriers. Il y avait plein de choses à prendre en compte, des regards, des cicatrices, des attitudes... »
C'est ainsi que Gérald perçoit et photographie la condition ouvrière : les femmes qui attendent leurs maris devant la grille les jours de grève, l'ouvrier mutilé embrassant ses enfants qui rentrent de l'école, les enfants des bidonvilles, les premiers camps de l'Abbé Pierre pendant l'hiver 1954, les mineurs du Nord... Autant de clichés en noir et blanc qui témoignent avec tendresse du quotidien, du labeur, et des revendications de tous ces travailleurs.
Il quitte ensuite l'Humanité pour l'Avant-garde et la Vie Ouvrière. Devenu reporter-photographe indépendant, il collabore avec Le Nouvel-Observateur, L'Express, et Le Nouvel Economiste. Il sillonne la France et l'Europe d'un bout à l'autre et découvre l'Afrique du Nord. Toujours engagé à gauche, il photographie la Révolution des œillets au Portugal en 1974 et les combattants du front Polisario en 1976...

« Ayiti cherie »

« J'ai vécu une bonne partie de ma vie en France, j'y ai vécu des aventures, j'y ai vécu l'amour... mais Haïti, je l'ai toujours gardée dans les entrailles ». Oscillant entre peinture, gravure et photo, Gérald Bloncourt n'oublie pas son pays. Son île, l'unique terre au monde qu'il n'ait jamais su photographier. Son île, qui, après le régime d'Elie Lescot, est tombée entre les mains des Duvalier, d'abord le père, puis le fils. La milice de « Papa Doc » étouffe dans le sang les moindres soupirs de protestation. Près de 60 000 personnes meurent ou disparaissent sous leurs régimes successsifs, sans compter les centaines de milliers de victimes de la faim ou de maladie.
En 1986, « Bébé Doc » est contraint d'abandonner le pouvoir. Après des années de protestation, d'espoir et même d'une grève de la faim, les exilés peuvent enfin rentrer au bercail. Gérald Bloncourt rentre en Haïti puis repart à Paris, pour effectuer des allers-retours réguliers - une dizaine de fois - dans les années qui suivent.
En 1998, il fonde l'Association pour la défense des droits de l'homme et de la démocratie en Haïti et dans le monde, plus connue sous le nom de « Comité pour juger Duvalier ». Un an plus tard, l'organisation publie un communiqué : « Le Comité pour juger Duvalier fait savoir que les plaintes concernant l'ex-dictateur haïtien, Jean-Claude Duvalier, pour "crimes contre l'humanité", ont été déposées ce jour 10 septembre 1999 auprès de Monsieur le Procureur de la République près le Tribunal de Grande Instance de Paris du Tribunal de Paris, au Palais de Justice de Paris. ». Mais Bébé Doc, qui vit plus ou moins caché en France, n'a encore à ce jour pas été inquiété.

Aujourd'hui âgé de 80 ans, Gérald Bloncourt, témoin de tant de luttes et de drames humains, ne s'est pas pour autant départi de son bel optimisme. Un espoir et un respect pour autrui qui se retrouve dans chacun de ses clichés, dans chacune de ses peintures. Grand et droit, le visage étonnamment lisse, le rire communicatif, il vit à Paris avec sa femme et sa fille. Difficile de résumer cet homme aux multiples passions. Et pourtant... Lui qui a fréquenté les plus grands, de Jean Cocteau à Charlie Chaplin, évoque en souriant sa rencontre avec Georges Brassens. « J'étais souvent là quand il composait ses morceaux, des chansons comme "Le petit cheval", ou "Les amoureux des bancs publics". D'ailleurs, Brassens ne se souvenait jamais de mon nom. C'est pourquoi il m'appelait "Révolution" ». Tout est dit.

Maité Koda

Bibliographie succinte
• Messagers de la tempête ; André Breton et la Révolution de janvier 1946 en Haïti (avec Michael Löwy), Le Temps des Cerises, sortie prévue en février 2007
• Le Regard engagé, parcours d'un franc-tireur de l'image, Bourin, 2004
• Yeto, le palmier des neiges, Arcantère, 1991
• La Peinture haïtienne (avec Marie-José Nadal-Gardère), Nathan, 1989

ses peintures


HOMMAGE A AIME CESAIRE

Le murmure des voix
a fait gonfler les voiles
de mon espérance

Beyrouth, le Liban,
ont atterri sur mon émoi

C'était un soir
près de la Contrescarpe,
à Paris...

J'ai senti au bord de mes larmes le précieux mélange
de mes espoirs fous

J'ai su une seconde
tout l'amour du monde

Le Nord-Sud
a fait sa pointe de vitesse sur l'alléluia de mon coeur

Toutes les cordes de la Liberté
se sont mises au diapason
des peuples...

Nous étions là
en plein centre du Nord
étalant ses crédits au
Tiers-Monde
dans la nuit riche de la ville...

Un instant
j'ai bu
à la Caraïbe...

*

J'AI MAL AU MONDE

J'ai mal au monde qui meurt j'ai soif et bois mes pleurs humiliés d'égorgés disparates j'ai mal aux tripes de ma planète j'ai l'oubli de mon chapelet d'enfant j'ai la mémoire de celui des bombes à vomir mon humanité ravagée je hoquète d'espérance vaine au fracas des armes mains raidies de ruines luisantes de larmes gluantes de sang fleurs fendues d'acier sur mes volcans éteints bourgeonnant de râles j'ai mal à mon baiser j'ai mal à mes frères africains sud-américains à ceux de mon espèce aux humbles violés à ceux d'Irak de Malaisie de Papouasie à ceux de Singapour du Nicaragua de Grenade de Panama de Cuba d'Haïti de St-Domingue de Guadeloupe et de Martinique j'ai mal au métèque que je suis j'ai mal aux battus volés séquestrés écrasés pulvérisés brûlés j'ai mal au monde qui s'abîme brûle se consume j'ai mal au tocsin des injustices milliardaires à la faune au pélican-pétrole j'ai mal à ma gorge nouée de vipères yankees j'ai mal à ma tendresse au bonheur à la neige qui tombe sur les tombes et sur Paris en ce six février 1991 j'ai mal à la poésie sacrifiée de l'espèce humaine...
J'ai mal aux étoiles au labeur à la culture j'ai mal à la littérature désuette j'ai mal aux regards d'amour j'ai mal à mes habitudes de vivre j'ai mal à l'espoir...
J'ai mal au monde que j'habite...
Paris, 6 Février 1991
(ce poème a été écrit au moment de la première guerre du Golfe)

Gérald Bloncourt

 

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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