Nullipare

Publié le par la freniere

de Jane Sautière
Verticales, 2008
ISBN : 978.2.07.012060.4
Prix : 12.90 euros

« Je voudrais interroger l'ahurissant mystère de ne pas avoir d'enfant comme on interroge l'ahurissant mystère d'en avoir. »
Lors d'une mammographie, la narratrice entend le radiologue la classer dans la catégorie des « nullipares » (femmes n'ayant jamais enfanté). Point de départ d'un questionnement plus large, ce choc lexical conduit l'auteur à une exploration de soi. Dans « nullipare », il y a aussi « nulle part ». C'est pour elle l'occasion de sonder sa part nomade, ses perpétuels déménagements, choisis ou subis, qui révèlent d'autres fêlures. Sensible au regard porté par la société sur « l'ahurissant mystère de ne pas avoir d'enfant », elle reconstitue le puzzle, à la fois tragique et drôle, de ce destin. L'écriture devient l'exercice d'une liberté chargée d'émotions où peuvent se résoudre les tensions grâce à la distance juste d'un regard d'écrivain.
À la fois douce et brutale, intime et distanciée, cérébrale et charnelle, la langue de Jane Sautière s'attaque à l'un des derniers tabous de la condition féminine contemporaine.

Extrait : Je traverse la grande place vide comme un champ de foire, couverte d'une terre granulée rouge, on s'en met toujours un peu dans les chaussures. Il fait beau. C'est février. Je vais faire une mammographie, je suis inscrite dans les fichiers des bénéficiaires du dépistage du cancer du sein, comme toutes les femmes de cinquante ans. Je vais me faire écrabouiller les seins sous les rouleaux compresseurs d'une machine à rayons X (le même X que celui qui désigne le féminin ?). C'est un cabinet de radiologie chic, où l'on sent qu'on ne fait pas partie de la clientèle payante à de petits détails à peine appuyés. La jeune femme qui manipule l'engin me parle avec la contrefaçon de notre époque qui revient à s'adresser à la clientèle en la laissant (« je vous laisse mettre votre bras ici », « je vous laisse baisser la main », « je vous laisse vous asseoir »). C'est une horreur de non relation. Je voudrais lui demander de ne pas me laisser justement, pas en ce moment, pas dans cet espace métallisé, pas avec des mots écrasés, essorés comme mes seins précisément (quelle femme peut imaginer qu'on puisse aplatir des seins à ce point ?) C'est quand même une grande surprise la mammographie. Elle me laisse pour de vrai, ce qui n'est pas plus mal et j'attends le radiologue. Lui me regarde à peine et remplit son questionnaire. Puis il dicte son compte-rendu. Je m'entends désignée par mon nom, mon sexe, mon âge, et ma position dans l'ordre de la reproduction : « nullipare ». Le mot me frappe, me blesse, me suit dans ma journée, comme les toutes petites coupures qu'on se fait avec une feuille de papier, qui saignent beaucoup, et qui nous gênent au delà du vraisemblable. Je l'entends si fort aujourd'hui sans doute parce que tout est joué, et que cet état est devenu définitif.

 

Publié dans Prose

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JL GASTECELLE 23/08/2008 20:05

J'aurais tant à dire sur les nullipare/multipare de mes études...presqu'autant que sur ceux qui font DE la médecine  une relation oubliée où la parole n'est visiblement pas le premier outil qu'on leur a partagé, édifié, appris, enseigné...C'est de ces mots tranchants,transfixiants qui m'ont partagé à maintes reprises que j'ai remodelé ma technique psychothérapique Lacanienne, dans mon silence, pour apporter ma parole la plus archaïque et sans doute aussi la plus tendre à "mes" patients...signe de révolte ancré et encré au plus profond de mes blessures que je partage alors aussi avec les autres....Bon j'arrête là, je vais m'énerver sur les donneurs de leçons et de techniques inanimées...Je voulais vous remercier JM et Ile pour vos mots que j'ai reçu ce matin par un vent fort...vos mots qui m'apportent une furieuse envie, un jour, d'aller partager mots et amitiés avec vous...