Dans les trous du langage

Publié le par la freniere


Je suis un faux ermite; tant de livres m'entourent comme une foule d'amis. J'écoute les mots qui se taquinent et les autres qui pleurent. Quand j'écris le mot lac, je peux entendre l'eau et m'y laver les yeux. La mémoire a conservé des caches dans les trous du langage. Les voyelles chantent en moi au son de l'épinette, des érables, des mûres, des taches de rousseur envahissant les pommes. Un essaim de guêpes folles bourdonne sans arrêt à l'oreille des fleurs. Les bouleaux me regardent avec leurs yeux bonasses. Les pierres méditent en philosophes tranquilles. Une brindille ou deux semblent prendre des notes. La moindre des odeurs vient jouer sur le muscle du cœur. Systoles et diastoles font danser les neurones. Des fruits gonflés de graines s'envolent en pollen. Le gel de l'hiver, la chaleur de l'été, le poids du ciel et de la terre me ramènent aux siècles où j'ai déjà vécu. Le moindre des sous-bois est un pays de gnomes, de magiciens, de fées. Les efforts de l'eau charrient une énorme mémoire. La pluie, si dépourvue de colonne vertébrale, soulève des montagnes. Je ne suis qu'un regard parmi ceux des oiseaux, des roseaux, des cristaux. Je ne suis qu'une bouche dans les lèvres de l'eau. Je ne suis qu'une oreille dans les cris des insectes. Les bras de l'espace sont rongés par le temps. Je ne sais rien. Je ne sais pas. C'est par ce manque que j'écris. Je ravaude l'espoir avec le fil de l'horizon. Je ne saurai jamais finir un livre. J'écris au beau milieu des choses, des images, des gestes. Je n'ajouterai rien à la littérature si ce n'est mon sang d'homme.


Publié dans Prose

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