J'habite sur la terre

Publié le par la freniere


J'habite sur la terre, dans le remous du temps et l'écho du silence. J'y fais ma petite route de mots parmi le bruit des autres. Un livre veille à mon chevet, parfois celui que je relis, parfois celui qu'on n'écrit pas, parfois celui que je deviens. Le monde est en chantier mais ce n'est pas le bon. La ligne droite remplace le bonheur des ronds, le dos de l'arc-en-ciel, l'infinité du cercle ouvert sur la vie. La musique se fane dans le bruit des moteurs. Les vivants bougent derrière le verre. Seuls les morts ont une vie de papier. On s'habille trop souvent pour le regard des autres sans se déshabiller pour soi. Quelques mots brillent sous la poudre du temps. Il faut les recueillir sans briser leurs voyelles ni leur sens. Que de chaos pour un seul pas, pour un seul doigt dans l'engrenage de l'espoir. Je voudrais passer par le trou de mes lèvres toute la mémoire du monde.


Les insectes montés sur ressort affolent les brindilles mais d'autres les apaisent. En bout de ligne, l'orage s'harmonise avec l'accalmie. Chaque pierre raconte une histoire. L'espace illustre le temps. Le soleil découpe les ombrages. Chacun laisse sa peau sur le sable des plages, les draps de la nuit, sous le tissu des slips, du rêve sur les pages, le cœur à l'ouvrage, des signes sur la neige, des pelletées de chagrin dans un trou de mémoire. La vie tombe des branches pour repousser plus loin. Tassée sous le bitume, elle fait des herbes folles le long des autoroutes. Des oiseaux nidifient sur les tours à bureaux et chantent sur les fils. Des enfants rêvent au cœur des HLM. Des pissenlits jaunissent les craques des trottoirs. Des cœurs s'emballent au milieu des moteurs. La sève fait suer la plomberie des racines. La neige vient défaire les lacets de la route. La graine se cache sous la terre avant de s'habiller en fleur, en feuille et même en arbre portant jusqu'aux oiseaux l'écriture des fruits.


Qui consolera les arbres aux muscles endoloris, le souffle court des bêtes qu'on pourchasse, l'enfance qui ne veut pas finir ? Dans l'hiver de ce siècle, la vérité grelotte, mise à nue par le faux. Les fleurs aux pieds coupés retombent sur le sol. Quand l'enfant mort se réveille sous la peau des vieillards, il est déjà trop tard. L'obscur métier de vivre cherche encore une lampe. Je marche avec tous ceux que l'on n'applaudit pas comme une amande se cache pour accueillir le jour. Il y a des maux sans témoin comme les détresses d'enfant. Chaque doigt d'une main a sa propre histoire. Chaque neurone abrite des galaxies perdues. Je mets sur la balance ce que je ne sais pas, un soupçon d'illusion dans le café du jour, des images imprévues parmi les mots manquants. Je fouille du crayon des argiles millénaires. Je pose mon échelle au bord du précipice. J'y grimpe mot à mot jusqu'à l'espoir des phrases. Sur une brouette pleine d'échardes où je saigne des mains, je ramasse à la pelle les souvenirs éteints Les lignes droites s'égarent du vivant. Les pas perdus se trouvent dans la patience du hasard. Parmi sa luxuriante géométrie, le chaos contient des figures parfaites.



Publié dans Prose

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