Yehuda Amichai

Publié le par la freniere

Quatre poèmes sur la guerre et sur la paix (1982)

 

 


À
Dans un petit jardin, pas loin de ma maison, il y a une table de marbre avec le nom des soldats morts gravés dessus, écrits clairement et dans l’ordre, l’un après l’autre, comme une liste de locataires à l’entrée d’un immeuble, large et vide

 

 

B
Je pense à cet homme roux, qui est tombé ici, et à sa femme à la voix de husky.
Je pense à la femme à la voix de husky et à l’homme qui mourut il y a des années.
Et je pense comment cette femme à la voix de husky est devenue maintenant une femme calme.
La véritable monstruosité c’est ceux qui sont morts à la guerre
Contre cela il n’y a pas de protestation possible.

 

 

C
Une fois une bombe a explosé près d’une boucherie :
La viande abattue fut encore une fois abattue et encore une fois
Mais cela ne blessera plus personne et il n’y a presque plus de sang.

 

 

D
Je suis un fanatique de la paix : un meurtrier noir aux yeux bleus massacre des cheveux bouclés
Des cheveux droits dévastés détruisent des peaux noires découpent bien ma chair un autre parcellise mon sang. Seuls ceux sans couleur, seul le transparent sont bons : ils me laissent dormir sans terreur la nuit et je regarde au travers d’eux pour voir le ciel.

 

 

Jérusalem

 

 

Sur un toit de la Vieille Ville
une lessive dans l'ultime lumière du jour :
le drap blanc d'une ennemie
la serviette avec laquelle mon ennemi
essuie la sueur de son front.

 

 

Dans le ciel de la Vieille Ville
un cerf-volant.
Et au bout du fil,
un enfant
que je ne peux voir
à cause du mur.

 

 

Nous avons hissé beaucoup de drapeaux,
ils ont hissé beaucoup de drapeaux.
Pour nous faire croire qu'ils sont heureux.
Pour leur faire croire que nous sommes heureux.

 

 

Traduit par Michel Eckhard Elial (recueil frôler la grâce 2000)

 

 

 

 

 

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Adriana 21/09/2014 14:13


Ces poèmes sont magnifiques. En voici un autre de Yehuda Amichaï 


"Revenez l’hiver prochain