Paroles indiennes

Publié le par la freniere

Femme-au-visage-d'ours les vit en rêve à l'embouchure du grand fleuve. Elle contempla sans y croire leurs visages blancs, mangés de barbe, vit le néant de leurs yeux fiévreux se poser sur les choses sans les voir. Lorsqu'ils tuèrent une femelle élan gravide qui s'était approchée trop près de la plage, elle sentit au creux de son ventre le froid mortel de l'acier et se réveilla en Sursaut, le coeur fendu.

La nuit suivante, la tribu tout entière l'accompagna dans son sommeil, au cours d'un rituel
hâtivement organisé. Les enfants seuls furent gardé à l'écart de la hutte commune, afin que
leurs rêves ne soient pas souillés. Tous les autres purent contempler les barques chargées de marins qui s'échouaient sur la plage, et entendre tomber les premiers arbres dépecés par les charpentiers du bord. Du haut des collines du rêve, la vue portait loin dans l'espace et dans le temps. Les guerriers silencieux virent mourir les saumons au pied des barrages artificiels. Ils écoutèrent la plainte des pins abattus, réduits en pulpe par les mâchoires des presses, recouverts de mots inutiles.

L'homme blanc avait un sang d'encre noire.

Au matin, les cages à cauchemars suspendues à l'entrée de la hutte étaient pleines de lambeaux pourrissants. Femme-au-visage-d'ours les vida en plein vent, vers l'est, et revint à pas lents vers le village. Ainsi, le départ fut décidé sans qu'il fut nécessaire d'en débattre. Un cycle s'achevait, il ne servait à rien de lutter. Cela, les indiens habitués aux cycles immuables du monde l'avaient compris depuis longtemps. Ils choisirent ceux qui pourraient partir : les enfants, les guerriers les plus paisibles, et les femmes dont les rires étaient particulièrement sonores.

Femme-au-visage-d'ours décida de rester ; la vision des hommes blancs avait ouvert une plaie dans son esprit qui ne se refermerait jamais. Ils préparèrent pour le voyage les tambours ornés de plumes et d'épines de porc-épic, dont le roulement chasserait les démons qui rôdent entre les mondes. Ils attachèrent sur le dos des chiens de traits les coffres de cèdre pliés et les masques d'oiseaux. Ils emplirent de fruits séchés leurs besaces de peau. Puis ils se rassemblèrent sous le grand totem du village et attendirent. L'après-midi touchait à sa fin. Le soleil glissait lentement vers le rouge, la couleur des êtres humains. Une légère brume voilait le sommet des montagnes.

Femme-au-visage-d'ours ne semblait guère pressée. Elle contemplait le décor, les oiseaux suspendus dans le ciel enflammé, les neiges de l'est qui se teintaient de rose. Tout un alphabet de signes que les enfants savaient lire avant de pouvoir marcher et dont l'homme blanc ne soupçonnait pas l'existence. Avec un reniflement, elle se mit à danser. Ses mocassins ne laissaient aucune empreinte dans le sol meuble. On aurait dit au contraire qu'ils effaçaient d'anciennes traces patiemment gravées par les pas des ancêtres. Le sol riche d'histoire redevenait sable vierge. Puis elle étendit les bras, doigts recourbés en
serres. II y eut un bruit de tissu déchiré...

Le décor tout entier s'arracha à la façon d'une toile d'araignée. La forêt cessa d'exister à sa place, il n'y eut plus que des arbres en désordre, sans pistes secrètes ou totems gravés dans l'écorce. Là où coulait une rivière vivante il n'y eut plus que de l'eau. Même les montagnes furent dépouillées de leur sens et de la froide profondeur de leur silence. Au creux des mains de Femme-au-visage-d’ours palpitait une étoffe multicolore, tissée d'aigles et de saumons, de cérémonies et de contes. On y lisait l'histoire d'un accord passé entre les êtres humains et le monde qui les avait accueillis. Un accord écrit dans chaque ligne du bois, dans chaque veine de la pierre, dans chaque ride de la chair. Un accord que d'autres allaient rompre, lorsque
le moment serait venu.

Tendrement, Femme-au-visage-d'ours enveloppa le plus jeune des enfants, presque un bébé, dans l'étoffe chatoyante qui était la substance du monde. Elle écarta une dernière fois les bras. Une porte s'ouvrit dans le violet du ciel, une simple fente, étroite, pareille à celles qui mènent vers les mystères des teepees ou des femmes. Tous ceux qui devaient partir se mirent en ligne, les mères en tête, les guerriers fermant la marche.

Avec respect, ils saluèrent les quatre directions et partirent vers la cinquième.


Jean-Claude Dunyach

Publié dans Paroles indiennes

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Commenter cet article

youri 13/07/2006 15:15

Salut , divin pti blog, continuer.....
Quand sous les poutres enfummées chantent les croûtes parfumées,
Pendant que minuit sonne le mensonge, la vérité tourne en spiral !!!!!!
yea man, jsuis musicien et recherche des photos mystic de zicos indien des années magic où ils vivaient libre avec leurs mère la terre...........
Si tu peux menvoyer ça, le ciel ouvert te remercira, tu peux laisser ton message sur mon site...que la liberté te suive.....à bientôt inchala.....