Malgré tout

Publié le par la freniere


Malgré mon hépatite, ma cirrhose, mon cancer, je ne vais pas mourir encore. J'ai du sang plein mon corps comme de l'encre qui circule, mes poumons pleins d'espoir quand j'entends une flûte, mes rêves pleins de vie. Je ne saurai jamais remplir un talon de chèque, traverser dans les clous, faire plaisir aux comptables. L'ambition est un leurre. J'ajoute mon petit rien au grand tout de la vie. Je marche à pieds pour traverser la mer. Je parle espéranto aux oiseaux de passage. Je mélange les mots, la mort avec la vie, la cerise avec la crise, les belles et les rebelles. Comment font-ils les trains pour ne jamais perdre les rails ? Comment font-ils les autres pour ne jamais perdre la tête ? J'ai laissé mes wagons dans le regard des vaches et je broute avec elles un horizon tout vert. Je ne dirai jamais ce que je voulais dire. Je cherche dans les phrases les mots qui me ressemblent. Je cherche dans mes pas une route qui marche. Je cherche dans mes yeux un horizon plus vaste. Je cherche dans mes rêves un réel habitable. Je cherche dans mes rides mes souvenirs d'enfance. Je ne suis jamais synchrone avec le présent. Un pied dans le passé, un autre dans le futur, je titube en parlant. Je me suis éloigné du monde pour en être plus près. Combien de temps, combien de vies, combien de morts pour être qui ?

Je n'ai jamais vu pleurer la neige. Elle tombe en souriant. J'écris avec la main calleuse d'un bûcheron mais je manie la pelle comme on pousse une plume. Je soulève la neige comme on le fait des mots. Par la fenêtre des années, je laisse entrer la vie. Les larmes sont les mêmes de la Chine au Pérou. Leur sel sur la joue assaisonne le temps. Pris à la gorge par moi-même, j'ouvre la main pour libérer les mots. Je me sens parfois plus étranger à l'homme qu'au brin d'herbe mais je n'ai pas perdu la foi dans la chaleur des caresses. Une si mince frontière nous sépare du rêve. J'ai vu disparaître des ruisseaux, des marais, des forêts. L'argent qu'on gagne ne remplacera jamais tant de beauté perdue. Dans ce monde en danger, il arrive qu'un oiseau nous prête son sourire et fasse fuir la peur, qu'un insecte détraque le sens des boussoles, qu'un papillon dévie la trajectoire d'une balle.


Les mémoires sont pleines de jouets oubliés, d'objets cassés, de rêves mis en miettes. Les armoires sont pleines de lettres sans adresse, de verres jamais bus et d'angoisse en faïence. Les trottoirs sont pleins de lignes imaginaires. Derrière le brouillard, le soleil se débrouille pour se lever à l'heure. Les oiseaux font leur nid même au centre des villes. En plein cœur de l'hiver, les pétales renaissent dans le givre des vitres. Il y a de la magie partout, l'odeur des fèves qu'on écosse, le pelage d'un chat, l'areu areu d'un poupon, le petit rien d'un mot qui devient une phrase, le grain de sable accouchant d'une plage, d'une page, d'un livre. Il y a de la magie partout, les caves, les greniers, les remises pentues, les cris, les roucoulades, les bouteilles de vin, le corsage des femmes. Il y a de la magie partout, les ruches, les ruisseaux, la paille des étables, la sueur des hommes. Il y a des oiseaux-mouches et des poissons-volants, des fraises qui frissonnent, des mûres qui mûrissent. Il y a des mots qu'on dit sans savoir d'où ils viennent, des sentiers qui se perdent pour retrouver la route. Il y avait déjà mes amis invisibles guettant du haut d'un arbre l'arrivée du printemps, des bouts de bois sur le sable servant de pont-levis, des broussailles cachant une famille de gnomes, des cailloux figurant des villages lointains, une brindille folle agitant son moignon, une source cachée redessinant la mer. Je ne savais pas alors qu'ils deviendraient des mots.


À vouloir vaincre le temps, on ampute l'espace. L'écorce ne cache pas ses rides, la pierre ses stigmates, la terre ses sillons. L'homme est le seul à maquiller le temps. Un visage sans rides, un corps remodelé, un masque sans coutures font de lui un robot. Je ne veux pas vaincre le temps mais marcher avec lui, épaule contre épaule. Les vieils arbres m'enseignent la naissance des fruits. La rosée du matin corrige pour elle-même la dictée de la nuit. Du plus proche au lointain, il n'y a pas de limites. Je suis toujours l'enfant couché sur la fourche d'un arbre pour écouter la sève, les oreilles aux aguets dans la rumeur des feuilles, les yeux rendus plus loin que l'horizon du jour. Exilé du présent, du passé, du pressé, j'habite un carnet de poche au millier de fenêtres.


Je ne crois pas en Dieu mais il arrive qu'un ange assaisonne la soupe que je trouvais trop fade, qu'un insecte corrige la teneur d'un mot, qu'un papillon se pose tout au bout de la phrase, qu'une goutte d'eau remplace le verre déjà vide et réponde à ma soif, qu'en plein hiver dans la forêt givrée un oiseau me réchauffe, qu'un murmure de feuille me défroisse le cœur. À force de cueillir des cerises à l'étal, on ne voit plus les arbres. On ne sait plus du monde que les prix à payer. Ce que l'on ne sait pas, un oiseau nous l'enseigne. Ce que l'on ne voit pas, un parfum le dessine. Les premières pages d'un livre sont toujours à écrire, le reste à corriger. Tant d'arbres m'ont aidé. Je suis toujours honteux quand je dois les couper. Je remercie la route à chaque pas que je fais. Je ne suis qu'un pêcheur sans ligne. Les sautes de l'encre sont des truites remontant la mémoire de frayères en frayeurs. À l'heure de ma mort, je changerai simplement d'horizon comme au détour d'une route.



Publié dans Prose

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