À Gilbert Langevin, poévivant

Publié le par la freniere


Je dis à une femme
je dis à un homme
Gilbert est mort.
Qui ?
Gilbert Langevin.

Connais pas ils disent
en se commandant
un autre pichet.

Je dis c'était un des plus grands poètes
du Québec et il a écrit des
chansons pour.

Ils disent nous autres
la poésie tu sais ouf
la poésie ouf tu sais ouf
on est pas fort là-dessus.

Je réalise tout à coup que
Gilbert vit toujours
il vivra toujours pour
venir danser comme
John Travolta au
Quai des Brumes.

Gilbert vit toujours
il vivra toujours.
Je le vois entrer au
Quai des Brumes en
jaquette d'hôpital
battant tous les records
de marcher rapide jusqu'aux
toilettes et ressortant
habillé et beau comme un cœur
qui a retrouvé son corps.

Je te gage une bière
qu'il prenait un coup
C'est pour ça qu'il est mort
Dit l'homme.

Oui il prenait un coup
il prenait des coups
des coups de poings
des coups de coins de table
des coups dans les côtes
des coups aux fêtes
des coups dans la tête
dans la tête,
dans la tête.
Ils ne savent pas !
Les araignées qui viennent
Vous ficeler de leur vérité
Rapide.
Rapide et vorace.

Ils ne savent pas :
La danse de la mouche
qui regarde la vérité
se réveiller et sourire
en dansant vers elle.
Ils ne savent pas.
Les journées les années
passées à boire et à croire
que l'espoir veut vraiment dire
ce que ça dit dans le dictionnaire.

Ils ne savent pas :
Les journées les journées
Les matinées perdues à frencher le bol de toilette
tandis que le matelas se refroidit
en attendant le grand amour.
Ou le grand silence.

Son lithium c'était la lumière
La lumière, dans toute sa lourdeur et
sa saleté, était le seul lithium dont
il avait besoin...

Avec toute leur science
Ils ne savent pas que
Gilbert n'est pas mort. Ils ne savent pas
sans poésie
c'est eux qui sont morts.

Tandis que le poète
avec un grand
soupir de chien
s'étire et
s'éteint.

Patrice Desbiens, Montréal, 96

 

Publié dans Patrice Desbiens

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I
Quel beau texte ! il y a ici l'exact de la poésie : la personnalité, la présence et l'appartenance à l'humain dans sa plus grande dimension. Et puis le sujet est porteur ! le poète Langevin touche à l'immense. Du grand art qu'il fait bon trouver sur ton blog Jean-Marc, toi dont l'écriture aussi fait partie des plus grands.