Armand Vaillancourt

Publié le par la freniere

Armand Vaillancourt, sculpteur citoyen,
entre la vie et l'œuvre.


Délicatesse et démesure. La vie et l'oeuvre d'Armand Vaillancourt, inextricablement mêlées, s'inscrivent entre ces deux extrêmes. L'engagement, la création et l'existence quotidienne de l'artiste forment un tout indivisible, même si au premier abord, l'abstraction des œuvres, gravures minimalistes ou sculptures monumentales, paraissent éloignées de toute démarche politique.

Armand Vaillancourt dévore la vie et sa générosité exigeante, son intégrité sans compromis, se déploient dans ses œuvres plastiques, sculptures souvent gigantesques qui s'affirment entre la matière brute et l'envol lyrique, comme dans ses performances publiques qui expriment un engagement social et politique jamais tari.

Fougue d'un homme qui a fait de sa vie une œuvre, et de son œuvre un combat inlassable contre toutes les injustices. Comme il aime à le dire lui-même, il est un « guerrier » qui a fait de son « je » depuis longtemps un « nous ».

Vaillancourt utile les matériaux, le bois, le bronze ou l'acier coulés, le polystyrène, le béton, la pierre, comme des objets à explorer et conquérir, de la performance publique de l'arbre de la rue Durocher (1953) - où il s'approprie un arbre de la ville de Montréal pour le transformer et lui donner une existence nouvelle, évoquant dans le même temps une relation intime entre l'art et l'écologie -, à la sculpture monumentale en béton, fontaine immense aux formes éclatées qu'il dédie au « Québec libre », lors d'une intervention musclée à l'occasion du vernissage, à l'Embarcadero plazza de San Francisco (1968), en passant par les bronzes et l'acier coulés, qui deviennent parfois performances publiques, et où l'intervention sur la matière brute rappelle en trois dimensions et à une grande échelle, par l'impression de mouvement et d'énergie qui en émanent, la peinture gestuelle d'un Pollock, l' « automatisme » de Riopelle ou de Borduas.

Les formes organiques et celles créées par l'homme, évoquant notre monde industrialisé, sont mêlées dans les sculptures, évoquant les liens intrinsèques de l'homme avec la nature.

De même, Vaillancourt refuse de séparer l'art et la politique. En témoignent les titres de ses œuvres : « Justice aux Indiens d'Amérique » (1957 : sculpture totémique en bois), « Paix, Justice et Liberté » (1989 : événement participatif), « Hommage aux Amérindiens » (1991-2 : assemblages de bois traités par l'industrie qui ressemblent à des tipis), « Le Chant des peuples » (1996 : forêt d'arbres colorés suspendus), « El Clamor » (1985 : sculpture-fontaine évoquant la répression dans les pays latino-américains)...

Tous ces titres révèlent la multitude des engagements d'Armand Vaillancourt, qui ne doivent pas faire oublier la force, l'originalité et la diversité de son œuvre, qui intègre la sculpture, minimaliste ou monumentale, la peinture, la gravure, les happenings, le théâtre, mais également la musique, qu'il lie intimement à son œuvre plastique : «... avant de voir mes sculptures dans ma tête, je les entends. ». Ses performances de musique concrète, ses sons électroacoustiques créés pour des spectacles de danse ont suscité l'admiration d'un John Cage.

Entre Christ et Chamane, Armand Vaillancourt promène sa révolte et sa joie, ses revendications jamais tues, sa naïveté, portée par l'énergie de celui qui toujours s'étonne, s'écoeure ou s'émerveille. Il fait de sa vie une œuvre d'art, sans jamais cesser de créer, inlassablement, sculptures, peintures, installations, gravures par milliers, dessins griffonnés sur des carnets d'esquisses, toujours bouillonnant, écartelé entre la vie et l'œuvre, trépignant de bonheur devant le « beau monde » qu'il rencontre.

Si les artistes sont « les fleurs de la société », comme l'affirme Armand Vaillancourt, il est la fleur épanouie à la vitalité persistante, revendiquant toujours ce qui « grince » avec la langue chatoyante d'un sage qui a su garder en lui mes étincelles brutes d'une enfance obstinée.

Anguéliki Garidis


Vaillancourt «on the rocks»

«J'ai des projets pour mille ans», annonce le sculpteur venu réaligner son dolmen de pierres de calcite.
Le mardi 27 août, vers 15 h, les passants qui déambulaient aux abords des pavillons Maurice-Pollack et Alphonse-Desjardins ont pu assister à un véritable «happening». Lisez plutôt: au sol, un homme, le front ceint d'un bandeau blanc, le regard tourné vers le ciel, indique de la voix et du geste au conducteur d'une immense grue à quel endroit précis déposer de grosses pierres, qu'il se hâte de libérer de leur enchevêtrement de cordes.

En fait, chacune des treize pierres qui seront transportées par la grue forment une sculpture et l'homme, qui dirige de main de maître les opérations, en est l'auteur. Sculpteur montréalais de réputation internationale, Armand Vaillancourt tenait à venir en personne recréer en quelque sorte cette «sculpture environnementale» conçue à l'été 1987 dans le cadre d'un événement artistique organisé par le Service des activités socioculturelles, et disparue du paysage depuis deux ans en raison de la construction des pavillons Alphonse-Desjardins et Maurice-Pollack. Les membres de la communauté universitaire peuvent donc apprécier à nouveau cette sculpture érigée sur la pelouse jouxtant le pavillon Maurice-Pollack.

«Je voudrais que ce lieu en soit un de rassemblement, explique Armand Vaillancourt qui, à 65 ans bien sonnés, garde une allure juvénile. J'ai passé ma vie à passer des messages; la sculpture constitue mon arme de combat, un outil de conscientisation et de revendication.» Et de raconter que toutes les pierres (du calcite) ayant servi à la réalisation de la sculpture proviennent d'une carrière de Mistassini, au Lac Saint-Jean. La pièce la plus imposante de cet ensemble monumental reste le dolmen formé de trois grosses pierres, sur lequel on peut lire une lettre de Félix Leclerc datée du 29 avril 1985 et qui est dédiée à la jeunesse. Figurent notamment le célèbre poème de Gaston Miron, L'Octobre («Nous te ferons Terre de Québec...»), et un poème du roumain Petru Romosan.

La mémoire des pierres

Voulant rendre hommage aux autochtones, Armand Vaillancourt a disposé le reste des pierres en forme de pointe de flèche. Toutes les préoccupations de ce contestataire dans l'âme y sont illustrées: la dégradation de l'environnement, le racisme, l'antimilitarisme mais aussi le désir d'être éternel, de continuer à vivre dans la mémoire des êtres aimés. Bonne nouvelle: le chêne qui se dressait à côté de la pierre sur laquelle est gravée la chanson de Gilles Vigneault J'ai planté un chêne et qui avait été coupé à cause de la construction des nouveaux pavillons sera remplacé.

«Je ne crois pas au bonheur mais au devoir accompli, se plaît à dire ce pionnier de l'art monumental au Québec. Pour moi, créer, dire la vérité, demeure essentiel. Je suis dérangeant et c'est ce que je veux être: dérangeant.» Suscitant la controverse partout où il passe, Armand Vaillancourt avoue ne pas porter les politiciens dans son coeur. Récipiendaire du Prix du Québec en 1993, il affirme ne pas vouloir la gloire ni la reconnaissance, l'important étant de faire ce qu'il doit faire. «Si j'arrive à toucher les gens avec mon art, j'aurai atteint mon but..

Indépendantiste de la première heure, Armand Vaillancourt a participé en juillet à une exposition ayant pour thème «Vision du Québec», au Centre des arts de la Confédération de Charlottetown, à l'île du Prince-Édouard. Prenant la parole - et fidèle à lui-même - l'homme a réalisé une oeuvre gigantesque constituée de quelque 300 arbres suspendus dont il a enlevé et peint l'écorce. Un peu en retrait, un arbre peint aux couleurs du Québec attend son heure... Intitulée «Pour le droit inaliénable des peuples à l'autodétermination», l'oeuvre est dédiée à Alexis, son fils de quatre ans et demi, ainsi qu'à tous les enfants du monde. Comme par hasard, les responsables du musée ont noté une hausse de 50 % des visiteurs cet été...

«J'ai des projets pour mille ans», lance ce guérillero artistique, pour qui toute vérité est bonne à dire. En attendant, il fait sien ce poème hindou qu'on peut lire en face du pavillon Maurice-Pollack: «Parfois nus, parfois fous /Érudits ici, ignorants là /Ainsi apparaissent-ils /Sur terre les hommes libres».

Renée Larochelle


Œuvres 


1953: L'arbre de la rue Durocher (Montréal)
Véritable performance publique, la première du genre pour Armand Vaillancourt. Durant deux ans, il sculptera, à même la rue, cet arbre, situé sur la rue Durocher, à Montréal. Très controversée, cette sculpture fit plusieurs curieux parmi les passants, ne sachant comment la qualifier. Symbolisant le rapport entre l'art et la nature, elle demeura en place plusieurs années durant, pour finalement être transportée au Musée national des beaux-arts du Québec. Cette œuvre éveilla la conscience de plusieurs artistes concernés par l'écologie et est maintenant considérée par plusieurs comme fondatrice de la sculpture moderne québécoise.
1967: Je me souviens (Toronto, esquisse)
1967: Écran d'acier (Ottawa, York courtyard, )
Acier coulé, 366 x 183 cm; Interpretation: Permettre de voir l'environnement urbain d'une manière différente. (source Commission de la Capitale nationale du Canada)


1971: Québec libre ! (San Francisco, États-Unis)
L'une de ses sculptures les plus connues, Québec libre ! (localement appelée Vaillancourt Fountain, ou Fontaine Vaillancourt) à San Francisco, représente bien le lien qu'effectue Vaillancourt entre ses convictions politiques et sociales et ses œuvres. Il s'agit en fait d'une énorme fontaine de béton, de 61 mètres de long, 43 mètres de large et 11 mètres de haut installée à l'Embarcadero plaza, en plein cœur du quartier financier de la ville. La nuit précédant son inauguration, Vaillancourt y inscrivit un retentissant Québec libre! en lettres rouges, signifiant son appui indéfectible à la liberté du peuple québécois et plus largement, son appui à l'émancipation de tous les peuples. Voyant, le lendemain, que les employés de la ville avaient effacé l'inscription, il sauta sur la sculpture et y réinscrivit plusieurs fois la phrase. Cette œuvre fut l'objet, quelques années plus tard, d'une polémique très médiatisée. En effet, lors d'un concert gratuit de U2, Bono, le chanteur du groupe, présenté à même la sculpture, monta au haut de l'œuvre et y inscrivit Rock & Roll stops the traffic, en référence à la puissance du rock. 20 000 personnes assistaient en effet au spectacle et bloquaient une partie des rues avoisinantes.
Réagissant par la suite à cet acte, la mairesse de la ville déclara alors qu'elle déplorait le vandalisme de l'œuvre, que ce genre de délit était punissable d'une amende et/ou d'emprisonnement. Vaillancourt fut par la suite contacté pour lui demander s'il appuyait le geste, ce qu'il fit immédiatement en se rendant le lendemain au concert de U2 au colisée d'Oakland, où il écrivit Stop the madness en direct sur la scène, devant 70 000 spectateurs. Il défendit le geste de Bono, après un discours critique sur les injustices de plusieurs peuples, en déclarant « Les graffitis sont un mal nécessaire. Les jeunes n'ont pas accès aux premières pages des journaux comme les politiciens ».
1980: Intemporel (Chicoutimi)
Vaillancourt créa, en 1980, un véritable champ de pierre blanches entourées de "cages", lors du symposium de sculpture environnementale, à Chicoutimi. 1 500 tonnes de roches furent utilisées pour cette œuvre monumentale. La pierre blanche, seul matériel utilisé représentant la nature, fut enfermé dans des cages de métal alignées sur la roche, symbolisant les structures crées par l'homme pour tout encadrer, tout contrôler.
1983: Justice


1985: El clamor (Santo Domingo, République dominicaine)
Qualifiée par Vaillancourt de « symbole de l'énergie vitale de tous les peuples opprimés [...], de la vraie liberté, celle qui est à l'intérieur, celle qu'on ne peut pas emprisonner », cette sculpture monumentale de sept mètres de long, deux mètres de largeur et trois mètres de hauteur est faite de pierre sculptée, entourées de barbelés et surmontée de 92 mains d'acier, symbolisant la lutte des peuples contre la répression et l'emprisonnement. Une colombe d'un mètre et demi surplombe le tout. L'œuvre fut construite à Saint-Domingue, en République Dominicaine à l'occasion du 500e anniversaire de l'arrivée de Christophe Colomb.



Publié dans Les marcheurs de rêve

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