Gilles Groulx

Publié le par la freniere

30 août 1931 - 22 août 1994 Montréal, Québec


«N'y aurait-il que le doute régénérateur et les exigences révélatrices de l'inhabituel qui puissent délivrer l'homme de sa subordination au délire imaginaire, pour le restituer à sa réalité première et à l'œuvre d'art? Quel film aimerais-je faire? J'aimerais faire un film de vérité.»

«Un cinéaste est un journaliste : il doit informer et commenter. Ce qui compte, pour moi, dans un film, c'est la morale, c'est ce que l'auteur exprime. La technique n'a aucune valeur en soi. "L'histoire" aussi n'a pas de valeur, c'est le prétexte au film, c'est comme le modèle pour un peintre impressionniste.»

«Que chacun passe sa vie à s'occuper de sa vie, que chacun de nos films en soit un rappel. Un film, c'est la critique de la vie quotidienne.»

«Décider si on luttera avec les autres ou si on se laissera abattre seul.»

«Si mes films défendent la liberté des peuples, comme créateur je me dois de lutter pour ma propre liberté.»

«Il faut pouvoir participer à ce que font les gens si l'on veut que les gens que l'on filme participent au film.»

«Au fond de toute cette lutte idéologique que mènent les individus avec une société de domination, une idéologie de domination, il y a le fait d'avoir droit à sa propre créativité. C'est comme ça que je le vois. Si tu renonces à ta créativité, tu es aussi mieux de t'en remettre à un autre. Mais quand on te force à y renoncer parce qu'un autre a le moyen de le faire pour toi, tu te rebelles, tu dis non. J'ai le droit à ma créativité. En définitive, dans mon credo politique, la créativité est la seule forme de survivance possible. L'homme, je crois, s'il est de passage sur terre, c'est pour accomplir sa créativité. Il n'a pas d'autre but. Le reste est moins important. La créativité est le summum de la formation de l'individu.»

«Je ne considère pas le cinéma comme un spectacle, pour moi c'est un moyen de réflexion.»

Gilles Groulx

Issu d'une famille de quatorze enfants d'un milieu modeste, Gilles Groulx devient un collet blanc après un cours commercial. Étouffant dans ce milieu-là, il prend le parti de devenir un intellectuel. Il fréquente quelque temps les Beaux Arts, plus particulièrement l'École du meuble, et adhère au mouvement automatiste de Borduas. Il fait également du cinéma amateur 8 mm. Ses films lui ouvrent la porte de la Société Radio-Canada, où il devient monteur d'actualités. Il tourne trois courts films personnels qui confirment son talent, et entre à l'ONF juste au moment de la révolution du candid eye, en 1956.

Il réalise d'abord avec Michel Brault le film Les Raquetteurs (1958), un film marquant dans l'histoire de l'ONF. Avec Golden Gloves (1961), Groulx passe de la foule à l'individu mais sans l'isoler de son milieu.

Voir Miami (1962) nous fait découvrir la dimension poétique du cinéaste. Si le film est un commentaire sur l'Amérique c'est dans un style poétique, presque lyrique, qu'il le développe.

En 1964, Groulx aborde un cinéma éminemment social et politique, qu'il fera sien jusqu'à son dernier film. Le Chat dans le sac, son premier long métrage de fiction, est un film de passage : passage de l'adolescence à l'âge adulte pour les protagonistes qui font face à des choix politiques, et passage possible à l'âge adulte pour un peuple. Groulx en signe le scénario, la réalisation et le montage. Dans ses films de fiction, Groulx met en scène des interprètes qui sont les personnages mêmes de l'histoire ou qui sont très près de ces personnages et peuvent improviser à partir d'une situation donnée.

Entre deux longs métrages, Groulx revient au documentaire avec Un jeu si simple (1965), une tentative de description dramatique de ce qu'est le hockey, sport national, pour le Québécois.

À la fine pointe de la modernité, le travail de Gilles Groulx s'inscrit dans un combat politique qui l'amène à mettre en cause les formes traditionnelles d'expression cinématographique et à construire une œuvre sous le signe du film-essai, c'est-à-dire en marge du documentaire et de la fiction tels que les définissent les règles de l'industrie.
Interrompue brutalement par un grave accident en 1980, la trajectoire de Groulx est rectiligne ; ses films, dans leur éclatement, demeurent tous fidèles au projet de départ de l'artiste, celui de faire du cinéma un outil de science et de conscience, celui de dénoncer l'aliénation moderne et la répression politique sans être dupe des formes et des structures économiques du cinéma. Ainsi, après Le Chat dans le sac (1964), dont la facture libre l'inscrit dans la même mouvance que ses contemporains Godard et Bertolucci, Groulx signe des « films collages » dans lesquels il approfondit sa réflexion sur la condition québécoise. C'est d'abord Où êtes-vous donc ? (1968), qualifié par certains d'oratorio lyrique, puis Entre tu et vous (1969), où l'incommunicabilité entre les êtres a pour origine le flot médiatique et publicitaire. C'est ensuite 24 heures ou plus... (1976), un essai sur l'état politique du Québec, puis Au pays de Zom (1982), splendide opéra distancié formant une critique incisive de la bourgeoisie.

À ce corpus central majeur s'ajoutent quantité de courts métrages réalisés au moment où Groulx joue un rôle prépondérant dans l'éclosion du cinéma direct. Il est en 1958 de l'aventure des Raquetteurs, son œil aiguisé lui permettant d'assembler les images de Michel Brault et les sons de Marcel Carrière. Car c'est dans la salle de montage que Groulx prend toute sa dimension, c'est là que s'expriment sa rigueur intellectuelle et sa poétique. Golden Gloves (1961) et Voir Miami... (1963) sont les premiers exemples de la façon dont Groulx parvient à concilier, dans son cinéma, la spontanéité du jazzman et une dialectique implacable. Dans son texte intitulé Propos sur la scénarisation, Gilles Groulx se réfère au russe Dziga Vertov et à son concept de « documentaire poétique » pour fustiger l'usage que l'industrie fait du scénario : « On ne voit plus le cinéma comme une aventure, comme une exposition de la vie, comme un moyen encore tout nouveau d'exploration de la pensée, comme une interrogation constante. » Pour lui, le film « tient davantage de l'intuition de l'inventeur qui s'accroche à quelques signes perçus [...] ». Son œuvre entière en est l'illustration.

Puis, en 1967, Groulx nous donne une oeuvre imposante, Où êtes-vous donc?, qui relève plus du discours que de la parole. Il met en scène l'homme d'ici dans un contexte planétaire, au moyen d'un collage géant et osé. Ce film est un cri contre la société de consommation, une dénonciation des mécanismes déshumanisants que l'homme crée et utilise contre l'homme. Pour poser son questionnement, le cinéaste élabore un langage cinématographique non conventionnel et accorde au son une importance rare. Il plonge le spectateur dans un amalgame de voix chantantes, de citations, de panneaux ou d'images publicitaires, dans l'environnement des mass médias.

Dans cette lancée pamphlétaire, Groulx enchaîne avec 24 heures ou plus , véritable incitation à la révolution. Ce film sera censuré. Tourné à la fin de 1971, le film ne sera présenté officiellement au public qu'en 1977. Entretemps, il aura tout de même été vu par voies détournées, par des milliers de gens. En réponse à cette censure, il quitte l'ONF, n'y revenant qu'en 1977 pour participer à une série de coproductions entre le Canada et le Mexique.
En 1977, Groulx réalise un long métrage documentaire co-produit par le Mexique et le Canada. Première question sur le bonheur, reprend le questionnement sur l'exploitation de l'homme par l'homme, mais dans le milieu rural mexicain.

En 1980, un très grave accident interrompt la carrière du cinéaste. Toutefois, il reviendra, en 1982, avec un dernier long métrage : Au Pays de Zom. Dans ce film, Groulx s'attaque au milieu des gens d'affaires dans un pamphlet à l'humour cinglant. Pour ne pas faillir à sa propre tradition d'aborder tous les sujets de facons différentes, Groulx fait appel, cette fois, à l'opéra. Mais ce n'est pas un prince charmant qui chante. Le chanteur Joseph Rouleau, que Groulx admire beaucoup, endosse l'habit d'un financier dans ce film musical.

Ajoutons que Gilles Groulx assumait le montage de chacun de ses films. Son cinéma est un cinéma d'homme inquiet, en perpétuel questionnement devant la vie et le monde. À travers ses films il explore plusieurs facettes du Québec et opte pour la diversité et l'éclectisme stylistiques. Il fut parmi les premiers cinéastes québécois à signer des films d'auteur, aussi bien documentaires que de fiction. On peut dire que, de facon globale, ses films se réclament du marxisme quant à la pensée et de Brecht, pour ce qui est de l'esthétique. Après ce film, il ne retourne plus dans le milieu du cinéma et s'adonne plutôt à la peinture. Il reçoit une marque de reconnaissance en 1985 en devenant récipiendaire du prix Albert-Tessier, mais meurt tout de même dans l'oubli et la solitude.


Filmographie

comme Monteur
1958 : Les Raquetteurs
1958 : Les Mains nettes
1959 : Il était une guerre
1959 : Les 90 Jours
1961 : Golden Gloves
1962 : Seul ou avec d'autres
1962 : Voir Miami
1963 : Un jeu si simple
1964 : Fabienne sans son Jules
1964 : Le Chat dans le sac
1969 : Entre tu et vous
1970 : Où êtes-vous donc ?
1973 : 24 heures ou plus
1978 : Santa Gertrudis, la première question sur le bonheur
1983 : Au pays de Zom

comme Réalisateur
1958 : Les Raquetteurs
1960 : Normetal
1961 : Golden Gloves
1962 : Voir Miami
1963 : Un jeu si simple
1964 : Le Chat dans le sac
1970 : Où êtes-vous donc ?
1970 : Entre tu et vous
1973 : 24 heures ou plus
1978 : Santa Gertrudis, la première question sur le bonheur
1983 : Au pays de Zom

comme Scénariste
1960 : Normetal
1964 : Le Chat dans le sac
1970 : Où êtes-vous donc ?
1970 : Entre tu et vous
1973 : 24 heures ou plus
1983 : Au pays de Zom

comme Acteur
1964 : Jusqu'au cou

Propos sur la scénarisation

*
J'achine un joujou joyeux
                                             qui commande
       un fiasque à pois
       un ombilic
       un qui scintille
             qui fais braire
             qui sautille dans l'ombre
       allié de l'herbe
       nerveusement amical
                                               de ça qui se joint à l'aube
                                  qui dandine un suporifique

                                                         un antipode hippo
                                                         une alchimie
                                                         un qui aboie
                                                               qui centrifuge
                                   celui qui abat-bert
                                             qui jinconde
                                                                    il s'entre-chien
                                                                    il hue
le proverbe
                     moi je le chache
un roi

Gilles Groulx        Poèmes, Éditions d'Orphée, 1957


Publié dans Les marcheurs de rêve

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