Luc Perrier

Publié le par la freniere


Le poète Luc Perrier, disparu en 2008, était un homme discret mais non moins attentif «au moindre vent» et à tout ce qui pouvait contredire l'humanisme des relations entre les êtres. Ce poète, né en 1931 à Sainte-Famille de l'île d'Orléans, avait fait ses études principalement en philosophie à Toronto et en comptabilité à l'université Concordia de Montréal.

En 1954, Luc Perrier fut un des premiers poètes à publier aux Éditions de l'Hexagone. Son recueil intitulé Des jours et des jours introduit le thème de la tendresse dans la nouvelle poésie d'un Québec moderne. Poète plus exigeant que prolifique, il ne fera paraître qu'en 1963 un deuxième recueil, sous le beau titre Du temps que j'aime. Le critique Gilles Marcotte avait accueilli chaleureusement la voix du poète dès le premier livre: «Il faudrait dire la transparence des poèmes de Luc Perrier, leurs images simples et hardies, des images de tous les jours et, en même temps, étonnamment neuves.»

Citoyen engagé, il s'est souvent exprimé dans des lettres au Devoir sur les questions culturelles et politiques de l'actualité de ces dernières décennies. Le poète, lui, se remettra à publier en 1994 à l'enseigne du Noroît. La poésie de sa maturité a pris de l'ampleur, dans une perspective sociale autant qu'individuelle. On a lu de lui Champ libre, Faites le nécessaire et De toute manière. En 2006, Luc Perrier faisait paraître un recueil fort, intitulé Le moindre vent. Traversée par une écriture à la fois tendre et fébrile, précise et emportée, la voix fraternelle du poète nous convie au «Cirque des heures», à une exploration de l'existence pour traverser le visible et abolir les frontières, pour «aller plus loin que le regard». Avec son oeuvre d'une poésie franche et lumineuse, mais sans esbroufe, Luc Perrier comptera parmi les poètes marquants de cette génération de L'Hexagone à qui nous devons notre maturité poétique.

Jean Royer


Bibliographie :

Des jours et des jours, Montréal, Les Editions de l'Hexagone, 1954
Du temps que j'aime, Montréal, Les Éditions de l'Hexagone, 1963.
Champ libre, Montréal, Les Éditions du Noroît, 1994
Faites le nécessaire, Montréal, Les Éditions du Noroît, 1998
De toute manière, Montréal : Les Éditions du Noroît, 2002
Le moindre vent, Montréal : Les Éditions du Noroît, 2006



Guerre

Quel jour s'est levé
à la pointe de leurs armes
quel matin de gloire
commencé par la mort

Leurs mitraillettes
déchargeaient leur coeur
leur coeur du dimanche
leur coeur du lundi
leur coeur à mettre en pièces

Ils tuaient tuaient
tout ce que nous avions
d'impossible en rêve
de plus que la vie

Ils tuaient tuaient
au lieu de manger
au lieu de dormir
au lieu d'aimer

Ils s'élevaient
à la hauteur de leur cri
et tombaient
comme des mouches

*

À ce prix

Fallait-il que le sang coule
quand il y avait encore de l'herbe à faucher
des écoles de géographie de géologie de savoir
quand les chaises les tables reposaient en paix
fallait-il au fort de la drave
le temps des chrysalides des enfantements
fermer les livres des jardins
s'enfermer avec tant d'ignorance.

Regarde-moi dans les yeux
dans les yeux ruisselle la lumière
y traversent les bêtes
l'obscurité s'y fait jour
regarde-moi sans brandir tes couteaux
homme d'effrayantes machinations
faillait-il que le sang coule à tout prix
sur sa robe de neige et d'enfance ?

Sur la chaussée fallait-il perdre patience
sans nous expliquer sans nous reconnaître
malgré nos ressemblances malgré l'été.
Nous aimions-nous sans compter nos pas ?
La parole n'allumait plus les regards.
Fallait-il mon Dieu dans les champs de seigle
dans le miel de nos voix dans les bosquets
que les uns se dressent contre les autres ?

Fallait-il clôturer la parole tourner le dos
disparaître avant la fin des récoltes
et laisser la terre mourir de sa belle mort ?
J'ai beau relire les saisons
repasser la leçon des plantes des insectes
savoir l'amour sur le bout des doigts
le sang n'arrête pas de couler
quand ruisselle la lumière dans nos yeux.

Fallait-il que le sang coule encore
pendant que ronronnaient les chats les vivants
pendant que la couturière habillait le temps
sauvait les heures d'une mort certaine ?
Fallait-il sacrifier les cigales
se résigner à l'ennui derrière nos portes
cordés comme du bois mort
sans s'attendre aux vents de folie.

Fallait-il museler notre amour
s'endormir sur nos chaises
rassir comme du pain oublié
éteindre les lampes
se cacher sous les lits
quand l'un de nos semblables
frappait à notre fenêtre
demandait son chemin ?

*
Tout ce temps buissonneuse mémoire
laissons la parole à d'autres
qu'ils se présentent au soleil tapant
la parole à main levée
ils en auront besoin s'ils veulent
écrire l'infaillible rose
tuer la mort dans l'épine

*
Luc Perrier


Publié dans Les marcheurs de rêve

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article